MARTIN LUTHER
Il existe peu de récits aussi captivants que ceux qui constituent la plupart des biographies de Martin Luther ; il en est peu où il soit plus malaisé de séparer l’exacte vérité d’avec ce qui y a été ajouté par l’imagination ou par le désir d’insérer la note pittoresque dans un exposé rendu austère par la nature même du sujet, et complexe à cause de la psychologie très spéciale du grand réformateur. La plupart des biographes ont trouvé commode de puiser dans les Tischreden (Propos de table), recueillis par les admirateurs de Luther après sa mort. Celui-ci avait l’habitude, surtout les dernières années de sa vie, de tenir table ouverte, au grand désespoir de sa femme, la parcimonieuse Catherine de Bora. Grand causeur, il prenait plaisir à diriger la conversation, qu’il agrémentait volontiers en contant des souvenirs personnels, empruntés essentiellement à ses années de jeunesse. Sans y mettre la moindre prétention historique, il se laissait aller, en toute sincérité, à enjoliver les anecdotes, y introduisant des détails romanesques ou passionnés, propres à captiver ses commensaux. Ceux-ci les écoutaient avec ferveur, les notaient en les embellissant à leur tour, et finirent par les collectionner dans un recueil qu’on serait porté à considérer comme authentique, mais qui s’est mué en une sorte de biographie romancée. Dans ce qui va suivre on se bornera à ce qui paraît historiquement exact et à expliquer, par des faits, la remarquable évolution de cet homme, sorti des profondes ténèbres de l’erreur pour devenir non seulement un monument de la grâce de Dieu, mais aussi, dans sa main, un instrument puissant en vue de l’anéantissement des doctrines les plus fausses, accumulées au cours des siècles.
Né à Eisleben en Saxe le 10 novembre 1483, dans une famille de mineurs qui se fixa plus tard à Mansfeld, Martin Luther vécut, semble-t-il, une enfance assez dure. Son père dut arriver pourtant à une certaine aisance, puisque, ayant remarqué les brillantes qualités intellectuelles de son fils, il put l’envoyer, quand il eut quatorze ans, à Magdebourg, afin d’y parfaire ses études. Il les poursuivit à l’université d’Erfurt, dans la faculté de droit, où il trouva une bibliothèque bien fournie ; mais il avait vingt ans déjà quand il mit la main sur la Bible, qu’il n’avait jamais vue. Il la parcourut avec curiosité, avec intérêt même, mais sans, pour l’instant, en assimiler le contenu ; elle parlait à son intelligence, non à son cœur. Petit à petit cependant, il mit plus de sérieux à sa lecture, si bien que, dès le jour où il coiffa le bonnet de docteur, il se demanda s’il avait raison d’embrasser la carrière juridique, selon le vœu de sa famille, puisqu’elle ne lui permettrait pas de concentrer toutes ses pensées uniquement sur les choses de Dieu. En proie à ces scrupules, profondément tourmenté dans son âme par le sentiment de ses péchés, il résolut brusquement d’entrer dans un couvent d’Augustins, où, espérait-il, il rencontrerait la réponse à toutes les questions qui se posaient à lui, cela malgré l’opposition de son père qui lui rappela que, selon l’Écriture Sainte elle-même, les enfants doivent obéissance à leurs parents. Dans la décision de Luther il y eut une direction providentielle : à côté de l’étude des œuvres du patron de l’ordre, dont on connaît la piété éclairée, on recommandait aux moines la lecture de l’Écriture Sainte.
Le jeune homme croyait trouver au couvent l’exemple d’une vie sainte et cette paix de l’âme qu’il recherchait avec tant de zèle. Mais, au lieu de mœurs pures, il eut sous les yeux le spectacle de désordres de toute espèce. L’ardeur de son tempérament le porta à s’appliquer à la lettre, à exagérer même les duretés du régime imposé aux novices. Harcelé par la crainte d’avoir à paraître devant Dieu, alors qu’il s’en savait incapable par lui-même à cause de son état de péché, il se serait volontiers écrié comme l’apôtre : « Misérable homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort ? » (Rom. 7:24). Il avait cependant la ferme conviction que ces mortifications constitueraient un grand mérite aux yeux de Dieu et que ce serait autant de gagné par lui pour le ciel. Mais cela ne comblait pas l’abîme ouvert dans son cœur. Il en fit plus tard l’aveu en ces termes : « J’ai été moine pendant près de vingt ans. Je me suis tourmenté de toutes manières. J’ai prié, j’ai jeûné, j’ai veillé, j’ai souffert le froid jusqu’à me faire mourir. Et dans toutes ces choses, que cherchais-je, si ce n’est Dieu qui devait regarder à l’austérité de ma vie et à ma fidélité à observer les règles de mon ordre ? Ainsi je vivais dans l’idolâtrie, abusé par des rêveries humaines. Car je ne croyais pas en Christ, je Le craignais comme un juge sombre et terrible. Aussi je me mis en quête d’autres intercesseurs : c’était Marie, c’étaient les saints, c’étaient mes bonnes œuvres et les mérites de l’ordre… Je me croyais irrévocablement perdu chaque fois qu’il s’élevait dans mon âme un désir impur, un mouvement de colère ou de haine… Il n’y avait rien que je ne fisse pour me délivrer de mes angoisses ; je me confessais tous les jours, mais les mêmes tentations se reproduisaient sans cesse ». Pour comble de maux, les supérieurs du couvent lui enlevèrent sa Bible et lui recommandèrent la lecture de certains docteurs qui, bien loin de remplacer le Livre de Dieu, ne firent qu’accroître ses perplexités et ses angoisses.
C’est pourtant dans ce couvent même, au sein de cette organisation où tout semblait l’éloigner de la vérité, que le Seigneur lui ouvrit les yeux. Staupitz, vicaire-général de l’ordre des Augustins, frappé de l’air défait de son jeune subordonné, dont il connaissait par ailleurs les mérites remarquables et la piété sincère, lui dit un jour : « Pourquoi, mon frère, t’affliger de ces spéculations et de ces pensées trop hautes ? Regarde au côté percé du Seigneur Jésus sur la croix, au sang qu’Il a répandu pour toi ; c’est là que tu rencontreras la miséricorde de Dieu. Au lieu de te tourmenter à la pensée des fautes que tu as commises, jette-toi dans les bras du Rédempteur. Mets ta confiance en Lui, en sa justice, en son sacrifice expiatoire, consommé par sa mort à la croix. Ne Le fuis pas ! Dieu n’est pas contre toi ; c’est toi qui t’éloignes de Lui. Prête l’oreille au Fils de Dieu. Il descendit ici-bas sous la forme d’un homme, afin de t’assurer de la faveur divine. Il te dit : « Mes brebis écoutent ma voix, et moi je les connais,… et personne ne les ravira de ma main » (Jean 10:27-28). Et le pieux vicaire ajoutait : « Mon ami, j’ai juré plus d’une fois au Dieu saint de vivre pieusement, mais je n’ai pu tenir mes serments. Aujourd’hui je suis décidé à ne plus faire une promesse semblable, car je sais que je ne la tiendrai pas. Si Dieu refuse de me faire grâce pour l’amour de Jésus Christ, je ne pourrai subsister devant lui ; malgré mes bonnes œuvres, je périrai. Regarde au sang que Jésus a versé pour toi : c’est là que tu trouveras la grâce de Dieu. Au lieu de te martyriser pour expier tes péchés, confie-toi en Lui, accepte pour toi-même le sacrifice qu’Il a accompli sur la croix ».
Mais Luther persistait à chercher en lui-même la base de la repentance qu’il savait nécessaire à son salut et répondait aux arguments de son bienveillant interlocuteur, ainsi que le font tant de personnes timides : « Comment puis-je croire à la faveur de Dieu aussi longtemps que je ne suis pas vraiment converti ? Un changement doit s’opérer en moi avant qu’il puisse me recevoir ». Staupitz montra à Luther que le Seigneur, loin de l’avoir abandonné, le faisait passer par ce chemin de souffrances morales pour se révéler à lui comme un bon et tendre Père qui ne veut pas la mort du pécheur, mais sa conversion et sa vie.
D’autre part, un moine âgé lui rendit visite dans sa cellule et, alors que Luther lui parlait de ses doutes, de ses craintes, son confrère lui fit remarquer que la Confession des péchés, si souvent répétée dans les offices, contient cette phrase : « Je crois à la rémission des péchés ». Luther l’avait articulée bien des fois, mais sans jamais se l’appliquer à lui-même. Soudain la lumière se fit dans son cœur et il s’écria : « J’y crois ! » Là-dessus le vieillard répondit : « Dans ce cas, mon frère, rappelle-toi que, selon la voix divine, tes propres péchés sont pardonnés si tu mets ta confiance dans le sacrifice de Christ ».
Le noviciat terminé, Luther reçut la prêtrise. Mais sa haute culture théologique et philosophique, ses dons intellectuels extraordinaires, son éloquence attirèrent l’attention sur lui. Il n’avait pas vingt cinq ans quand l’université de Wittemberg l’appela à occuper la chaire de professeur de philosophie. Il n’en continuait pas moins à se rattacher à l’ordre des Augustins et habitait toujours le couvent. Une partie de son enseignement consistait à commenter les Saintes Écritures et c’est ainsi qu’il donna un cours sur les Psaumes, puis entama une étude sur l’épître aux Romains. Or, un jour que, dans l’isolement de sa cellule, il méditait sur la leçon qu’il allait donner, ses yeux tombèrent sur sa Bible, ouverte devant lui, et il y lut ces mots de Rom. 1:17 « Le juste vivra de foi » (citation de Hab. 2:4). Son âme en fut illuminée : il existe donc pour le juste une vie différente de celle que possède le reste des hommes ; cette vie est produite par la foi, reconnaissance par le pécheur de la justice de Dieu, mais aussi du moyen donné par Dieu pour que ce juste puisse se tenir devant lui sans conscience de péché.
L’enseignement de Luther en fut transformé. Jusque-là on avait admiré en lui le professeur éloquent, le savant. Mais maintenant c’est un chrétien que les étudiants avaient devant eux, un chrétien éprouvé par la révélation qu’il avait reçue des vérités fondamentales du christianisme et dont toute la science dérivait dorénavant de la Bible, tandis que, jusque-là, c’est la scolastique desséchante qui en faisait les frais. Ce trésor, il le tirait du tréfonds de son cœur.
Ayant obtenu le grade de licencié en théologie, il dut prêter entre autres le serment suivant : « Je jure de défendre de toutes mes forces la vérité de l’Évangile ». Cette promesse, il la tint toute sa vie durant, non certes dans l’esprit de ceux qui la lui avaient imposée, mais selon la volonté de Dieu. Son enseignement reposait sur la Bible seule, de même que sa prédication. Il étudiait avec ferveur les Écritures, les annonçait en toute pureté et en défendait l’intégrité absolue contre l’opposition, d’où qu’elle vînt. Il rendit ainsi à la Parole de vérité la place dont l’avait privée l’Église romaine ; il en condamna, avec la dernière vigueur, l’adultération, « ce mal qui n’est que grossièrement matériel : on ne l’aperçoit même pas ; on ne s’en émeut point ; on n’en sent point l’effroi ». Ces paroles ont toute leur valeur aujourd’hui. Et voici encore en quels termes il recommandait plus tard la prédication de la Parole de Dieu : « Ce n’est pas nous qui devons travailler, mais c’est le Seigneur par sa Parole. Les cœurs des hommes sont dans sa main, « comme est l’argile dans la main du potier » (Jér. 18:6). Nous avons le droit de parler, mais non celui de contraindre. Prêchons ! Le reste appartient à Dieu. Que gagnerai-je, si je recours à la force ? Des grimaces, une belle apparence, des singeries, l’uniformité figée, l’hypocrisie. Mais il n’y aura ni sincérité, ni foi, ni amour. Tout manque lorsque ces qualités font défaut. Je ne donnerais pas un sou pour remporter une victoire pareille. Notre premier but doit être de gagner le cœur ; voilà pourquoi nous devons prêcher l’Évangile. Si nous le faisons, nous verrons que la Parole divine produit son effet un jour, puis le lendemain ; et ainsi, petit à petit, les auditeurs abandonneront leurs anciennes pratiques et apprendront à suivre le chemin du Seigneur. Dieu produit, par le moyen de sa Parole, des résultats infiniment plus grands que vous et moi et le monde entier, si nous concertions nos efforts. Dieu saisit le cœur ; voilà la vraie et seule victoire ».
Mais Luther savait aussi la nécessité d’étudier la Bible sous la direction du Saint Esprit et avec le secours du Seigneur. « Il ressort à l’évidence », écrit-il à un ami, « que nous ne saurions comprendre les Saintes Écritures par nos propres moyens ni par la puissance de notre intelligence. Notre devoir élémentaire est de commencer par la prière. Demandez instamment au Seigneur qu’il vous accorde, dans sa riche grâce, de bien saisir la portée de ce qu’il vous révèle. Nul autre ne peut interpréter la Parole divine, sinon celui qui en est l’auteur, selon qu’il est écrit : « Ils seront tous enseignés de Dieu » (Jean 6:45 ; cf. És. 54:13). N’espérez rien obtenir par vos études personnelles, livré à vous-même, ni par votre propre intelligence, si vaste soit-elle. Mettez votre confiance en Dieu et dans les directions de son Esprit. Croyez-en un homme qui a mis cette méthode à l’épreuve ».
Des différends ayant surgi entre l’ordre des Augustins et le Saint-Siège, Luther fut délégué à Rome dans le but de les aplanir. On a fortement exagéré l’influence de ce voyage sur son évolution spirituelle. Il ne manqua pas sans doute d’être douloureusement frappé, comme on l’est encore maintenant, du spectacle des pratiques purement païennes, des superstitions grossières qui s’y étalent dans toute leur laideur, sans compter tous les autres désordres dont la ville était le théâtre. On ne doit pas oublier qu’à ce moment-là Luther était encore catholique professant, mais que sa conversion avait déjà eu lieu. Ce qu’il retira de son séjour à Rome, c’est la conviction qu’une Réforme complète de l’Église était indispensable. Il y puisa aussi nombre d’expériences qui lui furent des plus utiles dans la suite.
C’était le moment où la vente des indulgences se pratiquait en Allemagne. Luther ne pouvait que s’opposer de toute son énergie à un commerce pareillement néfaste, surtout parce qu’il battait en brèche la doctrine de la justification par la foi. Tetzel, qui dirigeait l’affaire, trouva chez le vaillant Augustin un adversaire acharné et redoutable. Mais la chose en elle-même n’était pas nouvelle. En 1482 déjà la Sorbonne passa condamnation sur la proposition suivante, qu’on lui avait soumise : « Toute âme est immédiatement délivrée du purgatoire dès l’instant qu’un membre de sa famille dépose dans le tronc une pièce d’argent en vue des réparations à effectuer à l’église de Saint-Pierre ». La Sorbonne voyait plus clair que les papes du 16ème siècle. Mais, en Allemagne, le mal s’installait, pour ainsi dire, officiellement. À côté de l’hérésie abominable ainsi proclamée, le trafic des indulgences représentait un vrai danger public, en ce qu’il annulait les valeurs morales et consacrait positivement le crime : on vit tel individu en acheter une, fort coûteuse, il est vrai, pour se voir absous d’avance de l’assassinat de son père. Toute sécurité disparaissait ; la protection des lois n’était plus qu’une affirmation sans portée.
Après avoir prêché, avec une rare éloquence, contre les indulgences, Luther résolut, selon l’habitude courante, de provoquer Tetzel à un débat public sur la question. Dans ce but il afficha à la porte de la cathédrale de Wittemberg 95 thèses qui résumaient l’enseignement de la Bible à ce sujet et, appuyées sur la même autorité, condamnaient impitoyablement l’odieux trafic (31 octobre 1517). En voici quelques-unes :
« 1. Quand notre Maître et Seigneur Jésus Christ dit : « Repentez-vous ! » il entend que la vie tout entière de ses fidèles serviteurs sur la terre soit marquée par un esprit continuel de repentance ».
« 6. Le pape ne peut absoudre d’aucune condamnation. Il ne peut que confirmer la rémission, accordée par Dieu lui-même. S’il agit autrement, la condamnation n’en déploie pas moins ses effets ».
« 21. Les commissaires des indulgences sont dans l’erreur lorsqu’ils affirment que l’homme est sauvé par l’indulgence pontificale et libéré de tout châtiment ».
« 36. Tout chrétien qui éprouve une vraie repentance à l’égard des péchés qu’il a commis en obtient la rémission, sans le secours des indulgences ».
« 43. Celui qui donne aux pauvres ou prête aux nécessiteux fait là une œuvre plus méritoire que celui qui achète une indulgence ».
« 46. Quiconque n’a pas de superflu est tenu d’employer ce qu’il a pour procurer le nécessaire aux siens, et il ne doit pas gaspiller ce qu’il possède pour acheter des indulgences ».
« 62. Le vrai trésor de l’Église, son bien le plus précieux, c’est l’Évangile de la gloire et de la grâce de Dieu ».
« 79. C’est un blasphème de dire que la croix aux armes pontificales a autant de puissance que la croix de Christ ».
Aucun champion catholique n’osa se présenter pour discuter les thèses, encore moins pour les réfuter. En revanche, elles se répandirent avec une rapidité extraordinaire. « Au bout de quinze jours », écrit un historien, « toute l’Allemagne les connaissait ; au bout d’un mois on les lisait dans toute la chrétienté, comme si les anges eux-mêmes en avaient été les porteurs. On a peine à se représenter l’agitation qu’elles suscitèrent ». On les traduisit en hollandais et en espagnol ; un voyageur, dit-on, les mit même en vente à Jérusalem. Les pèlerins, qui affluèrent à Wittemberg pour la Toussaint, contribuèrent pour une large part à cette extraordinaire diffusion.
L’archevêque de Mayence ayant donné la sanction ecclésiastique au trafic honteux des indulgences, Luther lui écrivit : « Nul ne saurait être sauvé par son évêque. C’est à peine si le juste est sauvé et le chemin qui conduit à la vérité est étroit. Pourquoi donc les vendeurs d’indulgences bercent-ils le peuple d’une sécurité charnelle ? Le devoir des évêques n’est-il pas de prêcher l’Évangile et de parler à leurs auditeurs de l’amour du Sauveur ? Jamais le Seigneur n’a enseigné qu’il fallait prêcher les indulgences ; il nous a enjoint d’annoncer l’Évangile seul. Combien donc c’est chose dangereuse et répréhensible de la part d’un évêque s’il autorise à masquer l’Évangile et à ne parler au peuple que d’indulgences qu’il faut acheter à prix d’argent ! Je supplie Votre Grandeur, au nom du Seigneur Jésus Christ, d’étudier à fond cette question et de donner les ordres nécessaires pour que le peuple apprenne la vérité. Si Votre Grandeur néglige ce devoir, elle sera un jour confondue par d’autres voix qui réfuteront catégoriquement ceux qui prêchent ces fausses doctrines ». L’archevêque ne daigna pas répondre à cette adjuration solennelle.
Le Seigneur protégeait de façon remarquable son fidèle témoin. Luther avait de nombreux partisans et quelques amis fidèles et dévoués. Mais, jusqu’ici, il ne pouvait compter que sur leur appui moral. Quand il s’agissait de lutter, il demeurait seul sur la brèche, où il déployait une énergie indomptable, à tel point que très peu de champions catholiques osaient se mesurer avec lui. C’est presque seul aussi qu’il avait traversé les années sombres du couvent d’Erfurt. Mais maintenant qu’il avait saisi le salut en Christ, aucune puissance humaine n’eût pu le faire rétrograder : « Ceux qui sont conduits par l’Esprit de Dieu », écrit-il, « sont souples d’intelligence et de raisonnement et menés miraculeusement par la main du Seigneur là où justement ils ne veulent pas aller ». Cependant le combat ne faisait que commencer. Satan était à l’œuvre et fourbissait ses armes.
Au sein de l’ordre des Augustins, Luther ne rencontrait que peu l’appui qu’il avait escompté : on redoutait le ressentiment de Tetzel et le discrédit qui en résulterait. Nombre des amis du réformateur ne le soutenaient que mollement, si grande était leur incertitude quant à l’issue des événements. Luther avait espéré voir relever le gant par de hauts dignitaires de l’Église, par d’illustres philosophes qui, il le souhaitait, se rangeraient à ses côtés. Mais le Seigneur dirigea les circonstances tout autrement. De nouveau l’isolement complet. À distance on lui prodiguait généreusement marques de sympathie et paroles d’encouragement ; mais là s’arrêtait le secours humain. Aussi, son bel enthousiasme fit place à une déception amère, suivie d’un profond découragement. Il tremblait à la pensée d’avoir contre lui toute l’Église, à laquelle il se rattachait encore. Cet état d’esprit se retrouve tout au long de la carrière de Luther. De nature impulsive, doué d’une foi robuste, d’une confiance illimitée dans la sagesse de Dieu, il ne connaît pas l’obstacle, ne songe pas à le prévoir. Rien ne l’arrête ; il fonce sur l’ennemi, tête baissée, croyant impossible que le Seigneur ne le fasse arriver à ses fins. Certes il demande moins à conduire les autres qu’à être conduit lui-même par la main de Dieu. Mais quand le chemin s’obstrue, il semble croire que tout est perdu. En fait Luther est avant tout un démolisseur ; il n’a ni trêve ni repos qu’il ne voie le sol jonché de ruines.
Dans son infinie sagesse le Seigneur plaça à ses côtés, dans la personne de Philippe Mélanchton, un collaborateur d’une valeur inappréciable. De bonne heure ces deux amis, sentant combien ils avaient besoin l’un de l’autre, se lièrent très étroitement, ce qui faisait dire à Mélanchton : « S’il est un homme que j’aime et que j’embrasse de tout mon cœur, c’est Martin Luther ». Mélanchton possédait les plus belles qualités de l’esprit. Doué d’une intelligence vive, d’une remarquable facilité de compréhension, il savait admirablement communiquer à autrui les choses qu’il savait. Surtout il était de cet « esprit doux et paisible qui est d’un grand prix devant Dieu » (1 Pierre 3:4) et ainsi il gagnait tous les cœurs. Cela ne l’empêchait nullement de jouir d’une grande autorité. Il l’emportait sur tous par la profondeur de ses connaissances, mais la Parole de Dieu était son étude préférée ; dès sa jeunesse il lui consacra une attention diligente ; il rejetait tous les raisonnements humains à son sujet et s’en tenait littéralement aux déclarations de la Bible dont il portait toujours un exemplaire sur lui.
C’est ainsi que les deux réformateurs se complétaient, Luther donnant à Mélanchton quelque chose de son énergie débordante et celui-ci contribuant à calmer la fougue de son ami.
Luther caractérisa leur collaboration en ces termes pittoresques. « Ma tâche est d’extirper troncs et souches, d’abattre haies et épines, de combler les fossés. Je suis le rude défricheur qui ouvre et dresse la voie. Maître Philippe vient après moi ; il accomplit en silence son œuvre bien nette : il laboure, il plante, il sème, il arrose avec amour selon les riches dons que Dieu lui a faits ». On note ici que Mélanchton fut le premier à établir la différence essentielle qu’il y a entre « la connaissance historique du Christ », connaissance qui ne sauve pas, et la « confiance en la promesse divine ».
Tetzel finit par relever le gant qui lui avait été jeté. N’osant toutefois pas rencontrer en face son redoutable contradicteur, il fit rédiger par ses amis une série de thèses, réfutant celles de Luther, et les soutint devant trois cents membres du clergé, réunis à Francfort-sur-l’Oder. Comme il s’était bien gardé de convoquer les réformateurs, il remporta une facile victoire, qui tourna cependant à sa confusion. Le peuple allemand, dans son ensemble, voyait plus clair que les ecclésiastiques. Las d’être pressuré par eux, cette tentative de lui extorquer de l’argent par les fausses promesses des indulgences finit par lui inspirer un violent dégoût, surtout parmi la jeunesse universitaire. Les étudiants de Wittemberg réunirent tous les exemplaires des thèses de Tetzel qu’ils réussirent à trouver et les brûlèrent publiquement.
Jusqu’ici le pape Léon X s’était tenu en dehors du conflit, « simple querelle de moines », disait-il, faisant allusion aux rivalités séculaires entre Augustins et Dominicains, ordre auquel appartenait Tetzel. En tant qu’homme d’une haute culture et ami des arts et des lettres, il désirait vivre en paix, mais s’intéressait toutefois aux idées nouvelles, énoncées par Luther, pourvu qu’on les lui présentât sous une forme agréable et spirituelle. De Luther il parlait avec estime à cause des qualités intellectuelles hors pair qu’il lui reconnaissait. Mais la hardiesse toujours croissante des réformateurs finit par alarmer Léon X, et plus encore ses agents ; ils tremblaient à la nouvelle des mouvements qui se propageaient partout. Il faut dire que les adversaires de la vérité en Allemagne semblaient prendre à tâche de rendre leur position toujours plus précaire, tant par leurs violences que par la faiblesse de leurs ripostes.
Le pape céda enfin aux instances de son entourage et cita Luther à comparaître devant lui dans un délai de soixante jours. Qu’allait faire le réformateur ? Obéir à cette injonction, c’était courir à la mort, s’exposer au même sort que Jean Huss, que Savonarole et tant d’autres qui périrent sous les coups de la papauté. Le Seigneur ne le permit pas. Il prépara à Luther un protecteur puissant, l’électeur Frédéric de Saxe. Ce prince, quoique effrayé de l’audace de son ami, appréciait fort sa franchise, sa soumission aux Écritures. Bien qu’il n’eût pas attaqué lui-même les abus, il vit avec plaisir qu’un autre s’en chargeait. Il se déclara dès l’abord pour Luther et obtint que celui-ci fût examiné et jugé en Allemagne. Toutefois Luther avait trop confiance dans le Seigneur et dans la bonté de sa cause pour ne pas repousser toute intervention de ce prince en faveur de la vérité. « Je ne veux pas », disait-il, « que, dans cette affaire, notre électeur, qui est innocent de tout cela, fasse la moindre chose pour défendre mes propositions. Qu’il tienne la main à ce que je ne sois exposé à aucune violence, s’il le peut sans compromettre ses intérêts. S’il ne le peut pas, j’accepte mon péril tout entier ». Cette fermeté de Luther encourageait ses nombreux amis. Il donnait par là un vivant exemple de sa confiance absolue dans les soins du Seigneur à son égard. « L’Éternel est pour moi, je ne craindrai pas ; que me fera l’homme ? » (Ps. 118:6).
Changeant donc de tactique, Léon X invita le cardinal Cajétan, son légat à la diète allemande, d’instruire l’affaire et de la traiter en Allemagne. Luther reçut l’ordre de se rendre à Augsbourg. Il répondit immédiatement à cet appel ; par bonheur ses amis montrèrent plus de prudence que lui et lui firent dire de ne pas comparaître devant le cardinal avant d’avoir reçu un sauf-conduit, dûment signé de l’empereur. Cette pièce se fit attendre quelques jours pendant lesquels Cajétan chercha à circonvenir le réformateur par diverses prévenances. Il envoya aussi auprès de lui plusieurs de ses partisans qui devaient préparer le terrain soit en ébranlant Luther par la crainte, soit en tâchant de le gagner par des flatteries. Il s’agissait finalement de bien peu de chose, lui disaient-ils ; il n’avait qu’à rétracter ses erreurs, l’affaire d’un mot latin de six lettres : « Revoco, je me rétracte ». Mais Luther demeura inébranlable.
Enfin la pièce attendue arriva. Il ne faudrait pas croire qu’en l’acceptant Luther cherchât à s’appuyer sur le bras de la chair. Il voyait simplement son devoir d’obéir aux avis que lui avaient donnés ses amis les mieux intentionnés et même les plus pieux. Le Seigneur tenait sa cause en mains. S’il lui demandait sa vie, il la donnerait joyeusement.
En présence du légat, Luther revendiqua nettement pour lui-même la paternité des thèses de Wittemberg ; il en encourut l’entière responsabilité, ajoutant qu’il était disposé à recevoir instruction, si on le convainquait d’erreur. Là-dessus le cardinal, résolu à assumer le rôle d’un père bienveillant vis-à-vis d’un fils rebelle, répondit d’un ton tout à fait conciliant, louant même l’humilité de Luther, en exprimant sa joie ; puis il insista auprès de lui pour qu’il reconnût ses fautes, retirât ses propositions et s’abstînt désormais de propager ses opinions. Luther ayant demandé sur quels points il devrait se rétracter, le légat mentionna la question des indulgences et l’affirmation du réformateur que le salut dépend de la pure grâce de Dieu. Luther ne se refusa point à recevoir de nouveaux enseignements sur les indulgences, sans, bien entendu, s’engager à les accepter. Quant à l’autre point, il déclara qu’il le maintiendrait jusqu’à la mort, s’il le fallait, puisque le nier, ce serait nier toute l’œuvre rédemptrice de Christ. C’est en vain que Cajétan recourut à tous les moyens pour obtenir de Luther l’aveu qu’il souhaitait de lui extorquer. Prières et menaces demeurèrent également inutiles, et de même les jours suivants. Luther maintint sa position du début : « Je ne suis qu’un homme », disait-il, « et par conséquent sujet à me tromper. J’ai déjà formulé mon désir de recevoir les instructions et les redressements nécessaires sur les erreurs que je puis avoir commises. Je ferai tout ce que l’on peut exiger d’un chrétien. Mais je proteste de toutes mes forces contre la méthode suivie dans cette affaire et contre la prétention qu’on énonce de me contraindre à rétracter sans m’avoir convaincu de mes fautes ».
En fait le débat roulait essentiellement sur cette affirmation de Luther que c’est la foi seule qui sauve : « La foi du juste le justifie et lui donne la vie de Dieu ». Il appuyait son assertion sur de nombreux passages de la Bible dont le légat osa prétendre que la plupart n’avaient rien à voir dans la discussion ; c’étaient ceux-là surtout qui le condamnaient. Poussé à bout Cajétan s’écria : « Rétracte, ou bien retire-toi définitivement ! »
Luther obéit respectueusement à cette injonction ; les deux adversaires ne devaient plus jamais se revoir. Pris dans ses propres filets, Cajétan en conçut un violent dépit : « Cet homme », dit-il, « a des yeux profonds et de singulières spéculations dans la tête. Je ne veux plus discuter avec une brute pareille. Son regard perçant en dit trop long sur son caractère malin ».
Pendant cette lutte inégale le bruit se répandit que le cardinal allait recourir à un procédé favori de Rome : faire jeter en prison Luther et son ami Staupitz, supérieur des Augustins, cela malgré le sauf conduit. Un sénateur d’Augsbourg prit ses mesures pour sauver le vaillant champion de la vérité. Un soir, vers minuit, un pauvre cavalier mal monté, n’ayant ni épée, ni éperons, sortait de la ville par une porte dérobée, accompagné d’un vieux postillon. C’était Luther, sur lequel le sénat veillait. Il arriva, harassé de fatigue, à Wittemberg. Fort irrité de ce que sa proie lui avait échappé, le cardinal somma l’électeur d’envoyer Luther à Rome ou de le bannir de ses États. Le prince remit au réformateur la pièce qu’il venait de recevoir et repoussa le rôle honteux qu’on voulait lui faire jouer.
Dans une lettre humble, mais ferme, adressée au légat, Luther exposa toute sa conduite, l’impossibilité d’une rétractation, puis tout ce qui faisait la base de sa foi. « Je m’abandonne », écrit-il, « à la miséricordieuse volonté du Seigneur, en quelque manière qu’il dispose de moi, et je lui rends grâce de ce qu’il juge digne un pauvre pécheur, tel que moi, de souffrir dans une aussi bonne et sainte cause ».
Luther jugea opportun d’écrire directement à Léon X, lui disant entre autres son désir d’en appeler du pape mal informé au pape mieux informé. Cette missive, rédigée avec la plus parfaite déférence, ne reçut pas même de réponse. Là-dessus Luther en rédigea une seconde, dans laquelle il en appelait cette fois du pape à un concile, coup droit porté à l’autorité pontificale, attendu qu’une bulle de Pie II avait décrété l’excommunication majeure contre quiconque, fût-ce l’empereur en personne, se permettrait de mettre en doute la suprématie du pape. Mais Léon X préférait la diplomatie aux moyens violents et résolut de faire une nouvelle tentative auprès de Luther en recourant à l’intermédiaire du chambellan Miltitz, homme rusé, habile et porteur de magnifiques présents. Encore cette fois, vaine intervention. Miltitz fit alors citer devant lui Tetzel et lui reprocha amèrement la manière dont il s’acquittait de sa mission. Le malheureux vendeur d’indulgences en fut si affecté qu’il tomba malade. Luther essaya de le consoler en cherchant à tourner ses regards vers le Seigneur, mais sans succès. Peu après, Tetzel mourut de chagrin.
Le docteur Eck, autrefois collègue et ami de Luther, s’était fait un nom par l’âpreté qu’il mettait à combattre la doctrine évangélique. On le connaissait comme remarquablement doué pour la discussion à laquelle il apportait une ardeur belliqueuse et une habileté dignes d’une meilleure cause. À maintes reprises il avait participé à ces disputes, si goûtées alors ; toujours il avait eu le dessus. Il publia douze thèses, destinées à réfuter celles de Wittemberg. Or la douzième proposition était rédigée de telle façon qu’elle attaquait personnellement Luther dans l’opposition qu’il faisait à la doctrine pontificale. En effet, s’appuyant sur les meilleurs textes historiques, Luther avait démontré que, dans les premiers temps de l’Église, l’évêque de Rome n’avait jamais songé à régner sur toute la chrétienté : si donc il y prétendait maintenant, c’était pure usurpation de sa part. Malgré les conseils de ses amis, qui redoutaient les savants sophismes du docteur Eck, Luther résolut de lui tenir tête, bien que la nature même du débat causât à ses partisans les plus vives appréhensions. Mais le duc Georges de Saxe (qu’il ne faut pas confondre avec l’électeur), grand zélateur du catholicisme, provoqua le débat en adressant d’amers reproches à ceux qui cherchaient à l’éviter, entre autres à l’évêque de Mersebourg, sur le territoire duquel se trouvait Leipzig, où les adversaires devaient se rencontrer ; or l’évêque n’avait pas commis d’autre offense que celle de déclarer qu’il estimait la dispute parfaitement oiseuse.
Une foule nombreuse assista au débat : nobles, savants, professeurs ; il dura une semaine environ. Luther fit preuve d’une connaissance extraordinaire de la Bible, domaine dans lequel Eck se montra tout à fait inférieur, puis aussi d’une documentation historique telle que, plusieurs fois, il confondit son adversaire par des arguments tirés de Pères de l’Église les plus réputés. Il démontra, par les Écritures, que l’Église n’a qu’un Chef, qui est le Christ, citant entre autres Ps. 110:1: « L’Éternel a dit à mon Seigneur : Assieds-toi à ma droite, jusqu’à ce que je mette tes ennemis pour le marchepied de tes pieds ». Eck crut le confondre en le traitant de Hussite, de Bohême, d’hérétique, à quoi Luther répondit sans hésiter que, parmi les affirmations de Huss, il en était plusieurs tout à fait conformes aux enseignements de la Parole de Dieu, celle-ci entre autres : « Il n’est pas nécessaire pour le salut de croire l’Église romaine supérieure aux autres ». « Peu m’importe », ajouta-t-il, « que cette parole soit de Huss ou de Wiclef ; c’est la vérité ; il ne m’en faut pas davantage ». Et il résuma en ces termes la position qu’il prenait : « Le docteur Eck évite les Écritures tout autant que le diable s’enfuit, dès qu’il voit la croix. Pour ce qui me concerne, tout en protestant de mon respect à l’égard des pères de l’Église pour autant qu’ils sont dans la vérité, je mets infiniment au-dessus d’eux la Parole de Dieu. C’est sur ce point que j’attire instamment l’attention de ceux qui nous écoutent ». Comme enfin, au sujet de Huss, Eck lui opposait les décisions du concile de Constance, Luther déclara, sans ambages, que n’importe quel concile peut se tromper ; que seule la Bible est infaillible.
Eck visait à provoquer de la part de son antagoniste des affirmations de cette nature. Il y réussit et la dispute de Leipzig eut ainsi pour Luther cet avantage inappréciable de l’amener à prendre nettement position vis-à-vis de différents points sur lesquels il ne s’était pas encore prononcé. Il apparut donc à Leipzig, plus qu’il ne l’avait jamais été, comme le champion indéfectible de la vérité. C’est ainsi que, du mal que les hommes cherchent à perpétrer, le Seigneur sait tirer du bien ; pourvu que ceux qui sont sur la brèche s’attendent entièrement à lui, leur dépendance à l’égard de sa volonté tournera à sa gloire.
Dans des lettres privées du docteur Eck, qui ont été conservées, celui-ci avoue que, sur nombre de questions, il subit une défaite complète, qu’il s’efforce d’expliquer par les motifs qu’on devine. Dans le monde théologique de Leipzig on proclama la victoire pleine et entière du champion catholique. À cette assertion on opposera l’opinion d’un témoin modeste et impartial, Mosellanus, qui s’exprime en ces termes. « À entendre ceux qui ne comprennent rien aux sujets de discussion, Eck remporta un triomphe éclatant. Mais, aux yeux des gens instruits et intelligents, c’est Luther qui resta maître du champ de bataille ». Un fait demeure : sans entrer le moins du monde dans les innombrables arguties théologiques, alléguées au cours de la dispute, la cause de la vérité s’impose par sa simplicité même. Ce qui le prouve entre autres, c’est la renommée désormais acquise par l’université de Wittemberg où Luther professait toujours. On voyait jusqu’à quatre cents étudiants à la fois suivre ses cours, à tel point qu’ils avaient grand’peine à se loger dans la ville. Cette extraordinaire puissance d’attraction ne suffit-elle pas à démontrer la valeur du message que proclamait le réformateur ?
Ce message se répandit rapidement hors d’Allemagne. Froben, le célèbre imprimeur bâlois, éditait les œuvres de Luther ; elles s’écoulèrent aussitôt parues. Six cents exemplaires pénétrèrent en France. On les accueillit avec transports en Angleterre. Des négociants espagnols les traduisirent en leur langue et les expédièrent d’Anvers dans leur patrie. Calvi, un savant libraire de Paris, en introduisit un gros ballot en Italie. Et Froben d’écrire à ce propos à Luther. « J’ai tout vendu à dix exemplaires près. Jamais spéculation éditoriale ne m’a aussi bien réussi ». À quoi le réformateur lui répondit : « Je me réjouis avec vous de ce qu’on trouve plaisir à la vérité, bien qu’elle s’exprime sans grand savoir et en bégayant ».
La dispute de Leipzig amena Luther à rompre les derniers liens qui le rattachaient encore à l’Église romaine. Jusqu’ici il avait toujours souhaité opérer une réforme au sein même de l’Église. Il en comprit l’absolue impossibilité. « Sortez du milieu d’elle, mon peuple ! et sauvez chacun son âme de l’ardeur de la colère de l’Éternel » (Jér. 51:45). Eck lui révéla que la suprématie que Rome prétend exercer tire son origine de l’ambition d’un parti et de la crédulité ignorante d’un autre. « Apprenez par mon exemple », écrivit Luther, « combien c’est chose malaisée de « désapprendre » les erreurs qui courent le monde entier et qui, par suite d’une longue accoutumance, nous sont devenues une seconde nature. Voici sept ans que je lis les Saintes Écritures et que je les expose avec zèle, à tel point que je les sais presque par cœur. Je possédais aussi les prémices de la connaissance et de la foi au Seigneur Jésus Christ ; cela signifie que je savais que nous sommes justifiés et sauvés, non par nos œuvres, mais par la foi en Christ. J’ai même soutenu publiquement que ce n’est point par droit divin que le pape prétend à la suprématie de l’Église chrétienne. Et cependant je n’avais pas vu la conclusion de toute mon attitude, à savoir la nécessité catégorique et indubitable de proclamer que la papauté est du diable. Car ce qui n’est pas de Dieu est du diable ».
En août 1520 Luther lança son célèbre Appel à Sa Majesté Impériale et à la Noblesse chrétienne de l’Empire allemand, concernant la Réforme de la Chrétienté, « Vigoureux coup de clairon qui sonna l’attaque contre Rome », comme le disait un de ses amis. Quelques extraits de ce document montreront comme il savait s’appuyer sur la Bible pour défendre ses opinions : « On prétend que le pape et le clergé constituent l’ordre ecclésiastique ou spirituel. Or nous lisons en 1 Pierre 2:9. « Vous, c’est-à-dire tous les enfants de Dieu, vous êtes… une sacrificature royale »… Le pape se fait passer pour le vicaire de Jésus Christ et le prince de ce monde : or Jésus Christ a dit : « Mon royaume n’est pas de ce monde » (Jean 18:36)… Le pape prétend à la succession légale de l’empereur ; est-ce du Seigneur qu’il tient ce droit ? Du Seigneur qui a dit : « Les rois des nations les dominent ; … mais il n’en sera pas ainsi de vous » (Luc 22:25-26) … Le pape prétend encore à Naples, à la Sicile ; il soutiendra ses prétentions par le fer et le feu, dit-il. Mais, écrit l’apôtre Paul, « nul homme qui va à la guerre ne s’embarrasse dans les affaires de la vie » (2 Tim. 2:4). Le pape, lui, s’en embarrasse plus que tous les autres souverains. Mettons lui donc en main la Bible et qu’il y apprenne à vivre en paix et à prier pour les autorités, « pour les rois et pour tous ceux qui sont haut placés, afin que nous puissions mener une vie paisible et tranquille » (1 Tim. 2:2)… Satan a persuadé au clergé que c’était chose honorable que de ne pas se marier (voir 1 Tim. 4:1-3). Or nous voyons nombre de prêtres et de prélats chargés de famille, sans avoir contracté les liens du mariage. « Que le surveillant (ou évêque) soit… mari d’une seule femme » (1 Tim. 3:2). De là des désordres sans nom… ». En peu de jours 4000 exemplaires de cet Appel se vendirent, fait sans précédent dans les annales de l’imprimerie.
Pour mieux préciser ses arguments, Luther publia peu après un ouvrage en latin, destiné aux gens d’Église, intitulé : De la captivité de Babylone et de l’Église, où il traite la question des sacrements, puis un petit livre : De la liberté chrétienne, dédié à Léon X, l’ouvrage le plus parfait qui soit sorti de sa plume par la richesse des images, la simplicité du style, la profondeur des pensées, la note purement évangélique. Il développe l’idée que le chrétien est la plus libre des créatures parce qu’il est affranchi du péché et de la loi, mais que, par reconnaissance et par amour, il obéit volontairement à Dieu et se soumet à ses frères. Le livre s’ouvre sur une épître dédicatoire au pape, respectueuse pour la personne du pontife, mais sans ménagements pour la cour de Rome : « Tu es, ô Léon, comme un agneau au milieu des loups, comme Daniel dans la fosse aux lions ».
Malgré sa prétendue victoire, le docteur Eck supportait avec peine de voir grandir l’influence et la popularité de Luther. Mais plus l’infortuné défenseur des catholiques s’agitait contre son rival, plus il perdait de terrain ; ses clameurs n’avaient pas plus de succès que ses arguments, bien que tous les membres du clergé, tant séculier que régulier, en répétassent les échos. On le honnit dans des satires cinglantes et il se vit abandonné de toute l’Allemagne bien pensante. N’y tenant plus, il partit pour Rome où il entreprit auprès du Saint Siège une campagne persistante de diffamation contre son antagoniste. Le pape hésitait à agir, les cardinaux aussi. Ne connaissant Luther que de nom, ils se berçaient de l’espoir de le ramener à leur point de vue. Mais Eck ne voulait pas entendre parler de compromis : donnant libre cours à son ressentiment, il criait vengeance ; des moines firent chorus avec lui et, encouragé de la sorte, il harcela le pape, discutant avec lui des heures durant et ne laissant pas une pierre sans la retourner. Il stimula la cour pontificale, les couvents, le peuple, l’Église, et finit par l’emporter. Léon X céda : la perte du réformateur fut ainsi décidée. Sans tarder le Sacré Collège publia une bulle, passant condamnation sur toutes ses doctrines, lui accordant un délai de soixante jours pour se rétracter ; après quoi, s’il n’avait pas cédé, lui et tous ses adhérents seraient excommuniés. Au surplus, Luther recevait l’ordre de comparaître devant le pape à Rome.
À vue humaine, la cause de la réforme risquait fort d’être définitivement perdue. L’autorité pontificale jouissait encore d’un crédit immense malgré les attaques dirigées contre elle. Aux yeux du grand nombre, ces assauts répétés la fortifiaient même. Elle représentait tout un long passé, une antique tradition qu’on ne saurait jeter à terre brutalement, sans motifs dûment reconnus et démontrés. Soutenir Luther, c’était se prononcer contre l’Église, et les moyens dont celle-ci usait à l’égard des réfractaires étaient propres à faire réfléchir sérieusement les âmes timorées. On l’a déjà vu : Luther était de ceux que le danger anime et stimule. La gravité même des circonstances lui inspirait une ardeur dont il semblait incapable dans la vie ordinaire. Non qu’il ne passât pas par des luttes intérieures ; peu d’hommes ont dû comprendre comme lui la portée de ces mots de 2 Cor. 12:9-10: « Le Seigneur m’a dit : Ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans l’infirmité… C’est pourquoi je prends plaisir dans les infirmités, dans les outrages, dans les nécessités, dans les persécutions, dans les détresses pour Christ : car quand je suis faible, alors je suis fort ». Et comme il savait mettre sa confiance dans le Seigneur, il recevait de lui une sagesse merveilleuse qui lui permit de parer aux coups les plus violents.
Or la plupart des mesures prévues dans la bulle devaient rester sans effet tant qu’il ne se trouverait pas en Allemagne un magistrat civil prêt à les faire exécuter. Même les princes les plus catholiques éprouvaient une jalousie intense, dès qu’une autorité extérieure s’avisait d’empiéter sur leurs droits. Le pape avait-il compétence pour faire confisquer et brûler les écrits du réformateur ? Pouvait-il exiger qu’on se saisît de sa personne ? À qui incombait le devoir de l’appréhender ? Enfin, les lois germaniques interdisaient de condamner le délinquant, avant qu’il eût été interrogé. On rapporte ce mot d’un noble allemand : « Depuis quatre siècles, voici le premier chrétien qui ose tenir tête au pape, et celui-ci prétend le mettre à mort ! »
Fort de son droit, le réformateur comprit qu’il ne devait pas se taire, mais qu’il fallait agir. Le 17 novembre 1520, en présence d’un notaire et de cinq témoins, il signa une protestation solennelle contre l’autorité pontificale, déclarant qu’il en appelait du pape à un concile général de l’Église. Cette pièce se répandit rapidement à travers toute l’Allemagne et même dans la plupart des pays de l’Europe. Trois semaines plus tard, devant une des portes de Wittemberg, en présence d’un grand nombre de professeurs et d’étudiants, Luther mit le feu à un immense bûcher sur lequel il brûla la bulle du pape, ainsi qu’une quantité de volumes, contenant des lois et des décrets, émis par le Saint Siège pour affirmer sa suprématie. Par cet acte public Luther rompait irrévocablement avec l’Église romaine, acceptait l’excommunication prononcée contre lui et déclarait ouvertement la guerre au Saint Siège.
Léon X se trouvait dans le plus grand embarras. Jamais encore on n’avait vu un cas pareil, celui d’un homme, et encore un moine, qui résistait au chef suprême de l’Église. Un des plus grands érudits d’Italie en matière de droit canonique, Aléandre, fut dépêché en Allemagne en qualité de nonce, avec mission de plaider, devant les princes, en faveur des prérogatives, considérées comme imprescriptibles, de la papauté. Il intervint énergiquement auprès de Frédéric, électeur de Saxe, dont il connaissait la bienveillance à l’égard de Luther : « Au nom du Saint-Père », lui dit-il, « je requiers de vous que vous fassiez brûler les écrits de cet hérétique, puis que vous lui infligiez à lui-même le châtiment qu’il mérite, ou bien que vous le livriez prisonnier au Saint Siège ». L’électeur donna une réponse évasive, bien décidé au surplus à faire prévaloir le principe que le pape devait céder le pas à la justice civile. L’idée lui vint de prendre l’avis d’Érasme, une des gloires de l’Allemagne, et dont le nom suffisait à donner un grand poids à ses paroles. Il opina en ces termes : « Toutes ces dissensions proviennent de la haine que manifestent les moines pour la connaissance et de leur crainte de voir supprimer la tyrannie qu’ils exercent sur les esprits. Quelles armes emploient-ils contre Luther ? Intrigues, malveillance, calomnies. Plus on est vertueux, plus on s’attache aux doctrines évangéliques, et moins on trouve à critiquer dans la conduite de Luther. La sévérité de la bulle a soulevé l’indignation de tous les gens de bien, car ils n’y trouvent rien de cette douceur qui conviendrait à celui qui s’intitule le vicaire de Jésus Christ. Le monde a soif de vérité ; gardons-nous de nous opposer à ce saint désir. Que toute la question soit soumise à des juges impartiaux et compétents ; il n’y a pas d’autre marche à suivre ; elle s’impose à la dignité du pape lui-même ».
Pendant ce temps il se produisait en Allemagne un événement de toute importance. L’empereur Maximilien venait de mourir et, comme la couronne était élective, trois candidats se présentèrent pour briguer cette dignité. L’un d’eux, Henri VIII d’Angleterre, se récusa bientôt, mais il restait en présence François Ier, roi de France, et Charles Ier, roi d’Espagne, tous deux puissants et ambitieux, tous deux adversaires déclarés de la Réforme. Après certaines hésitations, les électeurs, craignant de voir un étranger occuper le trône impérial, y appelèrent Charles d’Espagne, par sa mère petit-fils de Maximilien. Connu sous le nom de Charles Quint (le cinquième du nom en Allemagne), sa rivalité avec François Ier, qui ne pouvait admettre de se voir privé de la couronne germanique, constitue l’un des événements capitaux de l’histoire de l’Europe.
Très jeune encore, le nouvel empereur avait contracté des habitudes graves et réfléchies. Sans éclat extérieur, mais avide d’instruction, il déploya une activité infatigable. Il fut, il est vrai, dissimulé, astucieux, mais brave à la guerre et ferme dans l’adversité. Une des premières pensées qui le préoccupèrent, ce fut de prendre des mesures propres à calmer ce vaste mouvement religieux, dont il ne comprenait pas clairement la portée, et qui l’effrayait. Connaissant à peine les Allemands — il parlait mal leur langue, — manquant d’expérience politique, mais désireux de faire régner la paix dans ses États, Charles-Quint penchait tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. En bon catholique, il aurait souhaité complaire au Saint Siège, mais son intelligence avisée lui fit comprendre la nécessité urgente de défendre l’autorité temporelle, faute de quoi il se serait aliéné peut-être tous les princes allemands et son crédit en aurait été très gravement compromis. Vraisemblablement l’avis d’Érasme lui vint en aide. Il résolut donc de convoquer la Diète d’Empire, réunion des représentants de tous les États allemands, qui siégeait habituellement à Augsbourg ; mais comme la peste sévissait dans cette ville, l’assemblée se transporta à Worms dans le Palatinat.
Animé d’un sincère sentiment de justice, qui ne veut pas que l’on condamne le coupable sans l’avoir entendu, Charles-Quint désirait faire appeler Luther, mais les agents du pape s’y opposaient ; ils redoutaient la hardiesse avec laquelle sans doute le réformateur leur tiendrait tête. Du reste trois jours avant la Diète, la bulle d’excommunication ayant été lancée contre Luther, ses ennemis déclaraient qu’il était interdit d’avoir affaire avec un excommunié. Charles fut, un instant, sur le point de céder ; mais l’espoir de terminer tous ces débats l’emporta. Luther reçut mandat de comparaître ; ses adversaires durent en prendre leur parti.
On le voit : l’agitation régnait en Allemagne : inquiétude dans les sphères politiques, intrigues au sein du clergé, appréhension parmi les protestants, sans cesse sur le qui-vive. Luther seul demeurait calme ; rien ne troublait son admirable sérénité, effet de la puissante grâce de Dieu à son égard, car un caractère comme le sien aurait pu se laisser aller à l’angoisse la plus naturelle. « C’est le Seigneur », disait-il, « qui a provoqué tous ces événements et il les mènera à bonne fin, même si je dois subir l’exil ou la mort. Il est à mes côtés. Celui qui demeure en nous est plus puissant que ceux qui prétendent diriger le monde ». C’est alors qu’il écrivit ses méditations sur le cantique de Marie (Luc 1:46-55) en l’appliquant à son propre cas. « Ce puissant, dit Marie. Quelle hardiesse d’expression chez cette jeune vierge ! D’un seul mot elle taxe tous les forts de faiblesse, tous les puissants d’impuissance, tous les sages de folie, tous ceux dont le nom est grand parmi les hommes, d’infamie. Elle abat dans la poussière la force, la science humaine, la gloire ; elle les ramène aux pieds de Dieu seul. Son bras, dit-elle encore, indiquant par là la puissance par laquelle il agit Lui-même, sans l’aide d’aucune de ses créatures, cette puissance mystérieuse qui opère dans le secret et dans le silence jusqu’à ce qu’elle ait accompli son bon plaisir. La destruction approche sans que rien ne l’annonce ; la délivrance survient au moment où nul ne s’y attendait. Il laisse les siens en proie à l’oppression et à la détresse, si bien que chacun se dit en lui-même : Il n’y a plus d’espoir pour eux ! Mais même alors, il est le plus puissant de tous ; la force de Dieu commence à l’endroit où celle de l’homme prend fin. Que la foi s’attende à Lui ! … D’autres fois Il permet que ses adversaires se vantent de leur pompe et de leur vaine gloire. Il leur retire le soutien de sa force et les laisse se glorifier de la leur. Il les prive de l’appui de sa sagesse éternelle ; ils s’enflent de celle qu’ils croient posséder, mais elle ne dure qu’un jour. Au moment où leur entourage en est ébloui, le bras de Dieu se lève et tout l’édifice qu’ils ont construit s’écroule, telle une bulle qui s’évanouit » (*).
(*) Si l’on s’est étendu, plus qu’on ne le fait communément dans les biographies de Luther, sur ces préliminaires de sa comparution à Worms, c’est pour faire ressortir à la fois la situation extrêmement grave et dangereuse, à vues humaines, dans laquelle il se trouvait, mais aussi l’intervention merveilleuse de la grâce de Dieu envers lui dans ces circonstances critiques. On se contente trop généralement de noter brièvement : « Excommunié par le pape, mais cité par Charles-Quint à se présenter devant la Diète, Luther partit aussitôt pour Worms ». Cette façon simpliste de résumer les faits en ne les situant pas dans leur cadre constitue une véritable trahison historique. Cette période de la vie de Luther est la plus décisive.
Le cadre de ce petit livre ne permet pas d’entrer dans le détail des discussions qui eurent lieu au sein de la diète pendant les premières semaines de la session. Aléandre y parla longuement dans le sens que l’on devine, insistant auprès de l’empereur pour qu’il ne reculât pas devant la mission que l’Église lui confiait, à savoir l’extirpation de l’hérésie et des hérétiques sans pitié aucune. Chose étrange, il trouva un contradicteur encore plus éloquent que lui en la personne du duc Georges de Saxe qui, on l’a vu, professait une hostilité catégorique vis-à-vis des doctrines réformées, mais estimait que leur existence même démontrait à quel point la responsabilité de l’Église était engagée. À son instigation, on élut un comité pour étudier la question ; au bout de peu de jours il fit rapport et présenta une liste de 101 plaintes à l’adresse du catholicisme.
La situation de Luther n’était pas réglée pour tout cela. Mais, de toute évidence, elle n’avait rien à faire avec ces doléances : l’étude de ce document demanderait un temps très long et il en faudrait bien davantage pour trouver une solution. Avec tout cela on n’aboutirait à rien du tout tant que la paix religieuse ne régnerait pas en Allemagne et celle-ci ne pouvait s’établir tant que Luther persisterait dans son activité. Or il avait pour lui des partisans toujours plus nombreux, parmi eux des hommes de la plus haute autorité. Qu’on le voulût ou non, on ne pouvait l’ignorer ; il exerçait une influence indéniable, puissante, salutaire aussi, il fallait l’avouer. Le vulgaire bon sens, comme la justice la plus élémentaire, exigeaient qu’on l’entendît tout au moins, quitte à voir ensuite quel parti prendre. Sans le vouloir, sans le savoir probablement, Charles Quint se serait rangé à l’avis de Gamaliel : « Si ce dessein ou cette œuvre est des hommes, elle sera détruite ; mais si elle est de Dieu, vous ne pourrez la détruire » (Actes 5:38). Ce n’est donc qu’après de longues hésitations qu’il résolut de citer Luther à comparaître devant lui à Worms. Ainsi s’accomplissaient les voies de Dieu. Il voulait que cette lumière, qu’il avait allumée à la face du monde, brillât sur une montagne ; tous y concouraient, à leur insu, empereur, rois et princes. C’est peu de chose pour lui que d’élever l’homme le plus infime aux plus hautes dignités. Un acte de sa puissance suffit pour conduire dans le palais impérial l’humble fils d’un simple mineur. Devant lui il n’y a plus de grands et de petits : Charles-Quint et Luther sont sur un pied d’absolue égalité. Mais quel chemin parcouru par le moine saxon depuis le 31 octobre 1517 jusqu’aux premiers jours de 1521 !
Muni d’un sauf-conduit, Luther fit en hâte ses préparatifs, la validité de cette pièce étant strictement limitée. Il gardait un calme imperturbable au milieu de ses amis, frappés d’épouvante : le souvenir de la trahison commise à l’égard de Jean Huss, les hantait et ils savaient Aléandre et sa séquelle capables de toutes les forfaitures. En vain ils épuisèrent les arguments qu’ils croyaient propres à retenir Luther ; comme il l’écrivit plusieurs années plus tard, même s’il y avait eu à Worms autant de diables que de tuiles sur les toits, il se serait néanmoins jeté avec joie parmi eux. Il connaissait l’inanité absolue de tout secours humain ; le Seigneur l’avait conduit jusque-là et ne l’abandonnerait pas : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » (Rom. 8:31). À ses partisans haut placés, comme l’électeur de Saxe, il recommandait vivement de ne pas intervenir en sa faveur ; il ne voulait pas rendre son témoignage au péril d’autrui. Il refusait surtout n’importe quelle démarche auprès de Charles Quint, auquel chacun devait obéissance, autorité établie de Dieu et dont seul Dieu pouvait entraver les desseins.
Précédé d’un héraut impérial, Luther quitta Wittemberg le 2 avril 1521. Voyage triomphal ; les foules se pressaient sur le passage de l’homme qui allait se présenter, tout seul, devant l’empereur. À Erfurt, où il se trouva un dimanche, il prêcha sur Jean 20:19-20. Le valeureux chevalier, Ulrich von Hütten, aurait voulu le saluer à Worms. Empêché de réaliser son désir, il adressa au réformateur ce message pour le moment de son arrivée : « Que l’Éternel te réponde au jour de la détresse ! Que le nom du Dieu de Jacob te protège ! Que du sanctuaire il envoie ton secours, et que de Sion il te soutienne ! … Qu’il te donne selon ton cœur, et qu’il accomplisse tous tes conseils ! » (Ps. 20:1, 2, 4).
Plongés dans la consternation, les membres de la Diète, jusqu’au dernier moment, avaient espéré que Luther renoncerait à venir : c’eût été un soulagement pour ses amis, et ses adversaires s’en seraient félicités, puisque, en refusant de comparaître, Luther aurait mis les torts de son côté. Ils n’hésitèrent même pas à proposer à Charles d’agir comme l’avait fait Sigismond vis-à-vis de Jean Huss, du moment, osaient-ils affirmer, qu’il n’y a aucune obligation à tenir la parole donnée à un hérétique. Mais Charles refusa catégoriquement d’entrer dans ces vues.
Pendant la nuit qui suivit son arrivée, Luther ne trouva guère de repos. Une angoisse terrible l’étreignait et il passa des heures à supplier le Seigneur de lui venir en aide. Sa requête fut exaucée : il recouvra le calme et, sans émotion apparente, il partit avec le maréchal d’empire, venu pour le chercher à quatre heures de l’après-midi. C’était le 17 avril 1521. Jamais encore homme n’avait comparu devant une si auguste assemblée. Elle comptait environ deux cents membres, tous revêtus des plus hautes dignités de l’empire. Charles-Quint était là en personne, le puissant souverain dont la suprématie s’étendait sur les deux hémisphères, à ses côtés son frère, six des sept électeurs impériaux, puis une foule de nobles, des représentants du clergé, parmi eux de fougueux adversaires de la Réforme, tel le fameux duc d’Albe qui allait se faire un nom à jamais abhorré en massacrant sans pitié les enfants de Dieu dans les Pays-Bas. En entrant dans la salle, Luther reçut deux paroles d’encouragement : Matt. 10:18-20, 28. Les gardes qui l’escortaient le firent avancer et il se trouva face à face avec l’empereur. Sur une table étaient entassés des livres, vrais corps du délit : c’étaient les écrits du réformateur.
Après quelques instants d’un profond silence, sur un signe de Charles, Jean Eck, chancelier de l’archevêque de Trèves (qu’il ne faut pas confondre avec celui qui figurait à la dispute de Leipzig), se leva et dit : « Martin Luther, Sa Majesté Impériale t’a sommé de comparaître ici pour répondre à ces deux questions : Te reconnais-tu pour l’auteur de ces livres ? Veux-tu les rétracter, oui ou non ? »
On fit lecture des titres, puis Luther répondit : « Sa Majesté Impériale me demande deux choses. Sur le premier point je déclare reconnaître ces volumes comme ayant été écrits par moi-même ; je ne saurais le nier. Quant au second point, c’est une question qui concerne le domaine de la foi et du salut des âmes. Elle a trait aussi à la Parole de Dieu, le trésor le plus grand et le plus précieux qui existe ; j’agirais en téméraire si je répondais sans avoir mûrement pesé mes paroles. Je risquerais de dire moins que ne l’exigent les circonstances ou plus que ne le veut la stricte vérité. Ainsi je pécherais contre cette assertion du Seigneur : « Quiconque me reniera devant les hommes, moi aussi je le renierai devant mon Père qui est dans les cieux » (Matt. 10:33). Je supplie donc très humblement sa Majesté Impériale de m’accorder du temps, afin que je puisse répondre sans enfreindre la Parole de Dieu ».
Après une brève délibération, la Diète accorda à Luther sa demande, à condition qu’il répondit oralement et non par écrit. Il regagna donc son hôtellerie, où il se vit bientôt assailli par des visiteurs qui lui parlèrent en sens divers, les uns pour l’engager à tenir ferme, les autres pour l’effrayer et l’induire à céder. À peine eut-il le temps de jeter quelques notes sur le papier et, après une nuit consacrée presque entière à la prière, il dut se préparer à comparaître de nouveau.
Ce jeudi 18 avril 1521 fut, comme on l’a dit, « l’un des jours les plus mémorables de l’histoire du témoignage de Dieu sur la terre ». Luther dut attendre deux heures à la porte de la salle des délibérations. Il était passé six heures quand il y fut admis. Il faisait nuit ; on avait allumé des flambeaux : c’est à leur lueur rougeâtre et vacillante qu’il parut devant l’assemblée, plus nombreuse et plus agitée que la veille. Tous les témoins s’accordent pour relever son maintien paisible et assuré, quoique modeste et respectueux. Son discours, prononcé en latin d’abord, puis en allemand, d’une voix haute et ferme, fut ce qu’il devait être, humble, déférent, mais net et solide, démontrant la puissance de la promesse faite par le Seigneur en Matt. 10:19-20 (voir aussi Marc 13:11 ; Luc 12:11) : « Quand ils vous livreront, ne soyez pas en souci comment vous parlerez ni de ce que vous direz ; … car ce n’est pas vous qui parlez, mais c’est l’Esprit de votre Père qui parle en vous ». En voici les principaux passages :
« Je reconnais les livres qu’on me présente comme étant de ma plume. Ils ne sont pas tous de la même nature. Les uns traitent de la foi et des œuvres, sans aucune polémique. Mes adversaires même en reconnaissent l’utilité ; ils conviennent qu’ils méritent d’être lus par des chrétiens. La bulle du pape, malgré sa virulence, me l’accorde. Pourquoi donc rétracterais-je ces écrits ? Serais-je donc le seul au monde à rétracter des vérités admises par la voix unanime de mes amis et de mes ennemis, le seul à faire opposition à des vérités que le monde entier se fait gloire de confesser ?
« D’autres de mes livres attaquent le papisme et ses partisans, leurs fausses doctrines, leur vie scandaleuse. Ces plaintes ne sont-elles pas celles de tous les gens pieux et craignant Dieu ? Peut-on nier que le pape n’ait, par ses lois, ses théories humaines, enchaîné, torturé les consciences des fidèles, de la manière la plus déplorable ? Peut-on nier qu’avec une incroyable tyrannie il n’ait épuisé et englouti jusqu’à ce jour les trésors des peuples, et particulièrement ceux de cette grande et illustre nation ? Et je rétracterais mes paroles ? Jamais !
« Reste une troisième catégorie d’écrits : ceux que j’ai publiés contre quelques particuliers, avocats de la tyrannie romaine. Bien que mes attaques aient été parfois trop vives, et j’en conviens sans peine, je ne les rétracterai point, de peur d’encourager les abus d’un pouvoir oppresseur. Je suis homme, et non pas Dieu. Je ne saurais mieux me défendre qu’en répétant les paroles du Seigneur Jésus, mon divin Maître : « Si j’ai mal parlé, rends témoignage du mal » (Jean 18:23). Combien plus moi, qui ne suis que cendre et poussière et si porté à l’erreur, combien plus dois-je souhaiter que l’on critique mes idées !
« Mais j’ajoute que j’éprouve de la joie à voir la Parole de Dieu provoquer aujourd’hui, comme Elle le fit autrefois, une telle agitation. C’est là son caractère spécifique ; c’est sa destinée. Le Seigneur Jésus Lui-même a dit : « Pensez-vous que je sois venu donner la paix sur la terre ? Non, vous dis-je ; mais plutôt la division » (Luc 12:51 ; Matt. 10:34). Prenons donc garde qu’à force de chercher à enrayer la discorde, nous ne nous rendions coupables d’opposition à la sainte Parole de Dieu. Je pourrais lui emprunter des exemples qui vous prouveraient que des pharaons, que des rois de Babylone ou d’autres d’Israël ne contribuèrent jamais plus directement à leur ruine que le jour où ils cherchèrent à consolider leur autorité par des mesures en apparence d’une sagesse extrême, mais en opposition à la volonté divine. « Dieu… transporte les montagnes, et elles ne savent pas qu’il les renverse dans sa colère » (Job 9:5). Ne supposez pas du reste que je prétende imposer mes lumières si faibles à cette auguste assemblée ; je ne fais que m’acquitter de ce que je sens être mon devoir de sujet allemand à l’égard de sa Haute et Puissante Majesté Impériale ».
Tous les assistants étaient suspendus à cette bouche éloquente d’où jaillissaient d’aussi écrasantes vérités. Le chancelier de Trèves, en apparence insensible, prit la parole de la part de l’empereur et dit avec rudesse : « Tu n’as pas répondu à la question. Veux-tu rétracter, oui ou non ?
Puisque », répondit Luther, « votre Majesté Impériale et vos Altesses Sérénissimes exigent de moi une réponse simple, claire et catégorique, la voici. Je ne puis soumettre ma foi à l’autorité du pape, pas plus qu’à celle des conciles. Il est en effet clair comme le jour qu’ils sont souvent tombés dans l’erreur et se sont même contredits ouvertement. Tant qu’on ne m’aura pas prouvé par les Saintes Écritures ou par des arguments irréfutables que j’ai mal compris les passages que j’invoque, lié par la Parole de Dieu, je ne peux ni ne veux me rétracter. Me voici. Je ne peux autrement. Que Dieu me soit en aide ! »
L’empereur, en se levant, mit fin à l’audience.
Le lendemain Charles Quint fit lire à la Diète une pièce écrite de sa propre main, dans laquelle il formulait à l’adresse de Luther des menaces directes. Grandes furent de nouveau les inquiétudes des partisans du réformateur, mais le Seigneur ne relâcha point la protection dont Il l’entourait et lui suscita de fervents défenseurs, même parmi les tenants du catholicisme qui exigeaient le respect de la parole donnée et n’admettaient pas non plus que l’empereur se permît un langage pareil, sans avoir consulté la Diète. Cédant enfin aux instances de son entourage, Charles Quint consentit à un sursis de trois jours, pendant lesquels ceux qui le voulaient auraient la liberté de s’entretenir avec Luther, afin de tâcher de l’amener à d’autres sentiments. Ce fut peine perdue. Une dernière comparution devant la Haute Assemblée eut lieu le 24 avril ; le réformateur demeura inébranlable. Son sauf-conduit expirait le lendemain. Charles Quint le prorogea de trois semaines, lui enjoignant de rentrer chez lui sans troubler la paix publique ni en parole, ni par ses écrits.
Luther se hâta donc de quitter Worms, sans oublier toutefois le respect qu’il devait à l’empereur en tant que le souverain duquel il dépendait. Deux jours après son départ il lui adressa une lettre pleine de déférence, dans laquelle on lisait entre autres ces lignes : « Dieu, qui scrute les cœurs, m’est témoin que je suis prêt à obéir avec empressement à Votre Majesté soit par ma vie, soit par ma mort… Dans les choses temporelles qui n’ont rien à faire avec les biens éternels, nous nous devons une mutuelle confiance, mais en ce qui concerne la Parole divine et les réalités invisibles, Dieu ne permet pas que nous nous soumettions aux hommes ; il veut que nous dépendions de lui seul. Celui qui se confie aux hommes pour son salut éternel donne à la créature la gloire qui appartient au seul Créateur ».
Suivant la même route qu’il avait parcourue quelques semaines auparavant, le réformateur vit accourir auprès de lui une foule d’amis, heureux et reconnaissants de le revoir sain et sauf. C’est ainsi qu’il passa à Eisenbach, où il séjourna une nuit. Le lendemain soir, comme il traversait la forêt de Thuringe en compagnie de son frère et d’un de ses amis, il descendait un chemin creux, lorsque cinq cavaliers, masqués et armés de pied en cap, fondirent sur la petite troupe. Trois d’entre eux se saisirent de Luther qu’ils avaient contraint de descendre de sa voiture ; ils lui enlevèrent sa soutane, jetèrent sur ses épaules un manteau de chevalier et le forcèrent de monter sur un cheval tout harnaché qu’ils avaient amené. Ils renvoyèrent les compagnons du réformateur, puis se mirent en route, non sans faire faire à leurs montures mille détours, afin de dépister quiconque aurait songé à les poursuivre. Puis la cavalcade partit au galop. Il était presque minuit lorsqu’on atteignit le château de la Wartbourg.
Une main amie, celle de l’électeur Frédéric, avait pourvu à la sûreté de Luther. Sous le nom de chevalier Georges, il dut se résigner à cette captivité, imposée par une tendre sollicitude qui le mettait à l’abri des coups de ses ennemis ; ceux-ci, en effet, avaient ourdi un complot contre lui, qui ne visait à rien moins qu’un vulgaire assassinat. Profitant de ces loisirs forcés, il se mit au travail. Son œuvre capitale à la Wartbourg fut la traduction du Nouveau Testament en langue allemande. Il poursuivit ce travail, une fois rentré dans la vie active ; c’est ainsi qu’au bout de quelques années, il put mettre la Bible entière entre les mains du peuple. Il en existait déjà des versions partielles, mais aucune d’après les textes originaux ; elles manquaient donc d’exactitude et leur prix élevé empêchait beaucoup de personnes de les acquérir. On en était même venu à en proscrire l’emploi, tellement on redoutait l’influence de la vérité sur les esprits : « L’entrée de tes paroles illumine, donnant de l’intelligence aux simples… Tes commandements m’ont rendu plus sage que mes ennemis, car ils sont toujours avec moi » (Ps. 119:130, 98). Ici de nouveau les desseins du Seigneur s’accomplissaient. Luther n’aurait pu mener à bout une entreprise de cette envergure s’il avait gardé ses fonctions de professeur à Wittemberg ; la préparation de ses cours, son énorme correspondance, les visites innombrables qu’il recevait, tout cela ne lui aurait laissé aucun loisir quelconque. Pour l’Allemagne le moment était venu de substituer à l’enseignement subtil et desséchant de la scolastique, la vérité pure et simple, puisée aux sources du salut. Il n’y avait qu’un cri parmi les ouvriers du Seigneur : « La Bible, la Bible tout entière ! ». « Si seulement », écrivait alors Luther, « la Parole de Dieu existait dans toutes les langues qui se parlent dans ce monde ; si seulement elle se trouvait devant les yeux, dans les oreilles et surtout dans les cœurs de tous ! »
Aussitôt achevée la traduction du Nouveau Testament, on en poursuivit l’impression avec une activité sans pareille. On y employa trois presses qui livraient dix mille feuilles par jour. La première édition, tirée à trente mille exemplaires en deux volumes, parut à Wittemberg le 21 septembre 1523, sous ce simple titre : Le Nouveau Testament en allemand, à Wittemberg. Dès le mois de décembre il en fallut une seconde édition. En 1533 il en avait paru 58. Au fur et à mesure qu’il avançait à la traduction de l’Ancien Testament, Luther le publiait en fascicules, afin de répondre à l’impatience des lecteurs et de le mettre plus facilement à la disposition des gens peu fortunés.
Cette diffusion prodigieuse des Saintes Écritures excita un dépit dans les milieux en contact intime avec l’Église romaine. Les prêtres, si souvent ignorants, s’alarmaient à l’idée que de simples citoyens, et même des paysans, allaient se trouver à même de parler, en connaissance de cause, des enseignements du Seigneur. Le clergé crut habile de jeter sur le marché une autre version de la Bible ; mais c’était celle de Luther, à part de très légères divergences. La lecture en était permise à chacun. L’Église ne se rendait pas compte que sa puissance chancelait partout où la Parole de Dieu prenait racine. Si ardent était le désir général de connaître la Bible et de comprendre les vérités qu’elle contenait, que maintes fois des hommes pieux, connus pour les dons qu’ils possédaient, reçurent des invitations des citoyens d’une ville, les suppliant de venir s’y établir, afin d’instruire les ignorants. La plupart abandonnaient tout pour répondre à ces appels, se disant qu’ayant reçu librement, ils devaient donner librement aussi.
La disparition de Luther, sur laquelle on garda le secret le plus absolu, jeta la consternation dans le camp de ses ennemis, comme dans celui de ses amis ; ceux-ci se persuadaient qu’il était tombé victime d’un guet-apens, supposition très plausible, étant donné la rage des adversaires de l’Évangile. Le grand artiste Albert Dürer écrivait : « Vit-il encore ? L’ont-ils assassiné ?… Ô Dieu, redonne-nous un homme pareil à cet homme qui, inspiré de ton Esprit, rassemble les débris de ta sainte Église et nous enseigne à vivre comme des chrétiens ! ». Le nonce Aléandre soupçonna la vérité : « C’est le renard saxon qui l’a enlevé », écrivit-il à Rome. Mais les amis du réformateur ne tardèrent pas à être rassurés à son sujet et encouragés par des lettres qu’il leur fit tenir par un bienveillant intermédiaire, Spalatin, adressées de son « Patmos », car il ne devait pas indiquer le lieu de sa retraite, du « désert », « de la région des oiseaux qui chantent doucement dans les branches et louent Dieu de toutes leurs forces ».
Mais, tout en se livrant à un travail acharné, Luther souffrait cruellement de corps et d’âme. Sa santé, qui ne fut jamais très forte, avait subi de rudes atteintes au cours des dernières années. Moralement, les épreuves qu’il venait de traverser l’avaient ébranlé au point qu’il en avait perdu le sommeil. Enfin le manque d’activité physique contribuait à le miner. De cuisants soucis aggravèrent son cas, causés par l’infiltration, dans le courant de la Réforme, d’éléments humains qui risquaient d’en fausser le caractère et de donner prise à la vigilance de l’Ennemi, toujours en éveil pour découvrir le défaut de la cuirasse. L’agitation religieuse et sociale de toute l’Allemagne, qui allait grandissant et dont les échos parvenaient jusque dans sa retraite, lui rendait l’inaction intolérable : « Je me suis retiré du combat, cédant aux conseils de mes amis, mais bien malgré moi et doutant que cet acte fût agréable à Dieu… J’aimerais mieux être couché sur des charbons ardents pour l’honneur de la Parole divine que de mourir ici en vivant à moitié ». Avec cela la timidité de ses protecteurs l’indignait.
Cette crise se comprend. Luther avait marqué la Réformation de l’empreinte de sa forte personnalité. Lui-même ne se faisait pas d’illusions sur ses nombreuses faiblesses ; on en a la preuve dans ses retours incessants à la direction du Seigneur pour lui-même et pour les autres, dans la place éminente qu’il conférait invariablement à la Parole de Dieu. Mais la masse de ses auditeurs, tout en prêtant une oreille attentive à ses exhortations, voyait l’homme avant tout. Lui disparu, ils perdraient la route à suivre. Nombre d’entre eux ne possédaient pas cette foi personnelle qui compte sur le Seigneur, et sur Lui seul. Ils avaient encore bien des expériences douloureuses à faire.
Luther éprouvait le besoin de reprendre contact avec ses frères dans la foi. À la faveur d’un habile déguisement, il se rendit à Wittemberg, où il reçut l’accueil qu’on devine. Son séjour ne dura que peu de temps. Il put néanmoins, après avoir appris nombre de choses dont le détail lui échappait, adresser des paroles d’encouragement, d’exhortation, de redressement. Bien renseigné désormais, il allait pouvoir, depuis la Wartbourg, mieux suivre le fil des événements.
Cette brève apparition de Luther ne suffit pas à calmer les éléments agités. Sans doute on n’avait pas tout à regretter dans le puissant mouvement qui se dessinait. Le reclus de la Wartbourg ne pouvait pas s’affliger d’apprendre que les couvents se vidaient, et, en tout premier lieu, celui des Augustins où il avait fait son noviciat, ni que la messe se célébrait de moins en moins. Plusieurs moines s’étaient mariés, chose à laquelle Luther eut de la peine à consentir, estimant que les membres du clergé étaient tenus par leur vœu de célibat. Il finit pourtant par voir qu’il n’y avait là qu’une assertion de plus du mérite des œuvres humaines et que la gloire du Seigneur était en jeu d’après ce principe : « Tout ce qui n’est pas sur le principe de la foi est péché » (Rom. 14:23).
Mais ailleurs il y avait fort à blâmer. Luther condamnait tout ce qui n’était pas conviction sincère. Les procédés violents lui causaient un vif déplaisir. « Qu’on le sache », écrivit-il, « être pieux, accomplir beaucoup de grandes œuvres, mener une vie utile, honorable et vertueuse, c’est une chose. C’en est une tout autre que d’être chrétien. En toutes choses il faut suivre, par la foi, la volonté du Seigneur ». Or plusieurs des amis les plus dévoués de Luther se laissèrent entraîner à des actes qu’il dut censurer sévèrement, Karlstadt fut le premier à célébrer la Cène sous les deux espèces, en toute simplicité, selon les instructions du Seigneur. Mais c’était un homme fougueux et turbulent, zélé, il est vrai, pour la vérité et prêt à se sacrifier pour elle, mais manquant de sagesse et de modération et toujours désireux d’attirer l’attention sur lui.
Ce n’est pas tout. À Zwickau en Saxe, des esprits égarés, dépassant toutes les bornes et dirigés par un nommé Thomas Munzer, prétendaient avoir reçu des révélations particulières, qu’ils mettaient au dessus de la Parole de Dieu. « À quoi bon », disaient-ils, « s’attacher littéralement à la Bible ? On ne nous parle que de la Bible. Peut-elle nous prêcher ? Suffit-elle donc à nous instruire ? C’est l’Esprit seul qui nous éclaire ; par lui Dieu s’adresse à nous directement et nous enseigne ce que nous avons à dire et à faire ». Ils affirmaient que l’Église allait être purifiée de son impiété, que le baptême des enfants ne sert de rien ; que chacun doit se faire baptiser à nouveau (d’où leur nom de anabaptistes) ; que la Cène doit disparaître du culte ; qu’il faut, d’une manière générale, abolir toute cérémonie quelconque. Sous leur inspiration, le peuple se mit à envahir les églises, à briser les autels et les statues ; on ouvrait les portes des couvents et l’on en faisait sortir les moines. Enfin l’on annonçait la venue prochaine d’un nouveau prophète, plus grand que Luther et qui provoquerait un bouleversement universel. Le bouillant Karlstadt embrassa ces hérésies ; il ne tarda pas à renoncer à sa chaire de professeur, sous le fallacieux prétexte que, dans le royaume de Dieu, il n’est nul besoin du savoir humain, et engagea ses étudiants à déserter les auditoires de l’université pour travailler la terre, puisqu’il est dit que l’homme doit gagner son pain à la sueur de son front.
Lorsqu’il apprit ces nouvelles lamentables, Luther n’hésita pas. Sans en demander l’autorisation, il quitta la Wartbourg, où il avait séjourné dix mois, et rentra à Wittemberg ; il y trouva un accueil enthousiaste. Seul, en effet, il possédait l’autorité voulue pour réprimer le torrent dévastateur : l’électeur de Saxe manquait d’expérience dans les questions d’ordre spirituel, à tel point qu’il se demandait s’il fallait recourir à un compromis pour rétablir l’ordre, et Mélanchton, trop jeune, se montrait timide et embarrassé en présence de ces excès. Pour justifier auprès de l’électeur son évasion intempestive, Luther lui écrivit : « Que Votre Altesse sache que je vais à Wittemberg sous une protection bien plus puissante que la sienne. Je n’ai nullement la pensée de solliciter votre secours ; je crois même que je protégerai Votre Altesse plus qu’elle ne me protégera… Il n’y a point d’épée qui puisse venir en aide à cette cause. Dieu seul doit tout faire, sans aide et sans concours humain. Celui donc qui croit le plus est celui qui protégera l’autre ».
À peine de retour, Luther exprima publiquement son sentiment sur les dangers que les illuminés faisaient courir à la vérité. Selon son habitude, il réfuta leurs fausses doctrines en se basant sur l’Écriture seule et exposa l’opprobre que ces gens avaient jeté sur le nom du Seigneur. Sévère, sans compromission aucune, contre l’erreur, il se montrait en revanche disposé à ménager les individus ; il ne faut pas oublier qu’au 16ème siècle on n’hésitait pas à appliquer les peines les plus rigoureuses, allant jusqu’à la mort, pour des crimes pareils à ceux que commettaient les anabaptistes. « Foi sans amour », disait Luther, « ce n’est qu’illusion. Quant à moi, je ne saurais contraindre personne ». Le Seigneur bénit les efforts de son vaillant serviteur. Au bout de peu de temps, la tourmente s’apaisa et les faux docteurs s’en furent porter leurs doctrines ailleurs.
Dès ce moment l’activité de Luther change de caractère. Âgé de trente-neuf ans, l’ardeur de sa jeunesse s’atténue. Avec le puissant secours du Seigneur, il a renversé les idoles, ébranlé jusqu’à la base l’édifice formidable de l’Église romaine. Il a mis entre les mains du peuple allemand l’Écriture Sainte. Trois ans plus tard il épouse Catherine de Bora.
Deux tâches se présentaient à lui : la propagation de la vérité évangélique ; la lutte contre les esprits exaltés. Il y contribua abondamment par ses leçons, ses prédications, ses écrits. À propos de son activité comme écrivain, voici des chiffres significatifs : en 1522 seulement il fit paraître 130 publications ; en 1523, 183. Pendant cette même année le nombre des ouvrages catholiques se monte à 20 seulement.
Un des premiers soucis de Luther fut de mettre en lumière les prescriptions de la Parole de Dieu quant au culte. Malheureusement, ici surtout, on s’aperçoit qu’il n’avait pas complètement abandonné certaines idées, contractées dès son enfance. Il crut pouvoir s’en tenir à la suppression des plus grossières pratiques du catholicisme et maintenir ce qui n’était pas absolument contraire à l’Esprit de la Bible. Il alla même jusqu’à conserver le crucifix dans les temples, mais sans lui rendre l’adoration comme les papistes. Il ne repoussa pas non plus une certaine pompe dans le culte et dans la décoration des églises. Il rétablit la Cène comme le Seigneur l’avait instituée, mais admit, selon l’erreur catholique, une certaine présence réelle du corps et du sang de Christ dans la Cène, se basant sur cette parole de Jésus : « Ceci est mon corps ». Les autres réformateurs, Zwingli à leur tête, montraient que ces mots signifient : « Ceci représente mon corps », tout comme le Seigneur dit ailleurs : « Je suis la porte ». Mais Luther refusa catégoriquement de renoncer à son point de vue et il en résulta des divergences entre lui et ceux auxquels il aurait dû tendre la main.
Un de ses désirs était que les chrétiens ne se rencontrent pas sans que la Parole de Dieu fût annoncée ou bien qu’elle fît l’objet de leur étude ; il recommandait que ces réunions eussent lieu aussi souvent que possible au cours de la semaine. Dans les centres universitaires professeurs et étudiants devaient commencer la journée par la lecture de l’Ancien Testament, à quatre ou cinq heures du matin s’il le fallait, et la terminer en lisant le Nouveau Testament.
Luther attribuait une importance capitale à l’instruction de la jeunesse, car il voyait la nécessité d’agir sur le cœur et l’esprit de la génération montante, afin de l’armer contre les attaques qui, dans la suite, seraient dirigées contre l’Évangile. Il ne suffisait pas que chacun sût lire, écrire et compter ; il fallait cultiver les intelligences en leur donnant les éléments tout au moins des connaissances générales. Il va sans dire que ce programme était profondément imprégné des enseignements du Seigneur et que Luther évitait par-dessus tout, quand il s’agissait des choses de Dieu, cet esprit critique si dangereux et desséchant, trop répandu de nos jours.
Dans le même ordre d’idées il encouragea la fondation de bibliothèques qui ne devaient pas contenir uniquement des ouvrages religieux, mais bien tout ce qui se rapporte à l’ensemble de la science humaine. Il disait avec raison : « Ces écrits profanes sont nécessaires pour faire connaître les œuvres merveilleuses de Dieu ». Dans le culte réorganisé, ce n’étaient plus les membres seuls du clergé qui psalmodiaient, mais l’assemblée entière devait chanter. Luther travailla beaucoup dans ce sens, entre autres en composant de nombreux cantiques.
Mais pendant qu’il travaillait, avec un zèle infatigable, à remettre en évidence les vérités de l’Évangile, un orage terrible s’amoncelait à l’horizon et obscurcissait la bienfaisante lumière qui commençait à inonder le pays. Depuis longtemps les chaînes de la féodalité pesaient de tout leur poids sur les classes inférieures de l’Allemagne ; les paysans murmuraient. Au cours du siècle précédent, des troubles fréquents, causés par l’oppression des princes et des évêques, furent réprimés avec effusion de sang et, déjà alors, la résistance à l’autorité avait pris son point d’appui sur le principe religieux. Au 16ème siècle, il fut donc impossible de dissocier les deux éléments, si intimement liés à l’existence même des nations. Ainsi, quand parurent les premiers symptômes de la Réformation de l’Église, des hommes égarés n’y vinrent qu’un appel à la licence. Des nobles même embrassèrent le parti des insurgés. Ceux-ci s’inspiraient surtout de l’Ancien Testament. Partant, par exemple, des versets 6, 7 et 8 du Psaume 8 (*), ils prétendaient jouir de tous les droits sur la chasse et la pêche. Ils résumèrent leurs doléances en douze articles, étayés chacun par un verset de la Bible et qui se résumaient en prétentions à l’égalité absolue de tous les hommes devant Dieu, non seulement égalité sociale et politique, mais égalité des biens. Luther répondit à ce manifeste en publiant une Exhortation à la paix. S’adressant d’abord aux princes, aux évêques, aux prêtres et aux moines, il les admonestait sévèrement, leur montrant qu’ils étaient eux-mêmes la cause de ces désordres, parce qu’ils n’avaient pas été de sages administrateurs des biens que Dieu leur avait confiés ; ils les avaient gérés uniquement dans leur propre intérêt, sans la moindre pensée de miséricorde pour ceux qui leur étaient subordonnés. Pouvaient-ils s’étonner, si après de longs siècles d’oppression, les victimes finissaient par lever la tête ? Luther plaide donc en faveur des insurgés, mais cela ne l’empêche pas de faire entendre à ceux-ci un langage tout empreint de l’autorité de la Parole de Dieu et de leur reprocher énergiquement leur mépris du pouvoir établi : « La méchanceté, l’injustice des supérieurs n’excusent pas la révolte. Vous voyez la paille qui est dans l’œil de vos magistrats, mais vous ne discernez pas la poutre qui est dans le vôtre ». Le réformateur paya encore largement de sa personne en se rendant dans diverses localités pour y faire des démarches personnelles en vue de ramener la paix, toujours sur la base de l’Évangile. Il n’y réussit que partiellement, tellement les esprits étaient surexcités, et bien des atrocités furent commises. Il fit tout son possible, et non sans succès, pour éviter que l’esprit de vengeance ne prévalût dans les arrangements définitifs.
(*) « Tu l’as (l’homme) fait dominer sur les œuvres de tes mains ; tu as mis toutes choses sous ses pieds : les brebis et les bœufs, tous ensemble, et aussi les bêtes des champs, l’oiseau des cieux, et les poissons de la mer, ce qui passe par les sentiers des mers ».
Très peu de temps après ces tristes événements, le vénérable électeur Frédéric de Saxe, fidèle soutien de la Réforme, s’endormit dans le Seigneur. Quand on le sut près de sa fin, tout le personnel de son palais et de ses domaines se groupa autour de son lit. « Mes petits enfants », leur dit-il, « si j’ai offensé l’un de vous, je vous prie de me pardonner pour l’amour de Dieu. Nous autres princes, nous commettons souvent des torts envers nos inférieurs ; il ne devrait pas en être ainsi ». Il détruisit un testament, rédigé bien des années auparavant et dans lequel il « recommandait son âme à la Mère de Dieu », et en rédigea un autre où il déclarait « mettre toute sa confiance dans les mérites du Seigneur Jésus Christ pour le pardon de ses péchés » ; il exprimait encore son absolue certitude qu’ « il possédait le salut par le précieux sang de son bien-aimé Seigneur et Sauveur ».
La mort de l’électeur éveilla de vives appréhensions parmi les Réformés. Privés de cet appui si efficace, ils considéraient, humainement parlant, leur cause comme gravement compromise, alors qu’ils auraient dû regarder au Seigneur qui n’abandonne jamais les siens. Jean-Frédéric, frère et successeur de l’électeur Frédéric, et Philippe de Hesse songèrent donc à constituer une ligue réformée qui s’opposerait à la coalition catholique, formée à l’instigation du pape, Clément VII. Mais, avant de s’engager, ils consultèrent Mélanchton et Luther. Celui-ci déclara catégoriquement que la cause de la vérité n’a nul besoin des armes des grands de ce monde et que, dans aucun cas, il ne faudrait recourir à une tactique provocatrice : « Nous aimerions mieux mourir dix fois », écrivit-il à l’électeur, « plutôt que d’avoir sur la conscience du sang versé par les nôtres, pour défendre l’Évangile contre l’empereur. Nous sommes ceux qui doivent souffrir et ne point nous venger nous-mêmes… Notre Seigneur Jésus Christ est assez puissant pour vous protéger et pour faire échouer les sinistres projets des princes impies qui menacent de vous attaquer. Si nous voulons être chrétiens, nous ne pouvons prétendre, sur cette terre, à une vie plus commode que ne fut celle du Seigneur. Nous devons prendre sur nous la croix du Christ. Le monde ne la porte pas ; il cherche d’autres épaules que les siennes pour s’en décharger… Notre Père céleste vous a toujours merveilleusement gardés au travers de mille tribulations et angoisses. Il a confondu les desseins de vos adversaires au point que nous avons à avouer qu’il nous a secourus au-delà de toute notre compréhension. J’exhorte donc Votre Altesse à ne point se laisser ébranler par les conjonctures actuelles. Nos prières, nous l’espérons, rendront vaine la fureur de nos ennemis. Mais que nos mains restent pures de sang… Quant à moi, Votre Altesse ne doit pas me protéger par les armes, si l’on m’attaque à cause de mes doctrines. Chacun doit supporter le péril que sa foi peut lui attirer. Cependant nous souhaitons voir aller les choses tout autrement que nos ennemis ne le pensent. Que le Seigneur, notre grand Consolateur, veuille vous fortifier abondamment ! »
Ces sages conseils ne furent pas suivis, malheureusement, et une ligue politique, anti-catholique, se forma.
Cependant Luther se trouvait toujours au ban de l’empire, la sentence prononcée contre lui en 1517 n’ayant jamais été rapportée. En 1526 la Diète d’Empire se réunit à Spire dans le Palatinat. Les Turcs avaient envahi la Hongrie et menaçaient l’Autriche ; l’empereur sollicitait le concours de tous les princes allemands pour faire face au danger et se montrait conciliant sur le terrain religieux, si bien qu’il donna son assentiment à une décision en faveur de laquelle chacun demeurait libre d’agir à sa guise touchant l’édit de Worms contre Luther. C’était garantir la vie sauve au réformateur tant qu’il ne quitterait pas le territoire des États évangéliques, déjà nombreux en Allemagne.
Mais trois ans plus tard, une autre diète, siégeant également à Spire, annula la décision précédente et prétendit contraindre la minorité évangélique à concourir à l’exécution de l’édit ; c’était renier la vérité et se courber sous la volonté du pape. Les réformés protestèrent solennellement contre une pareille violence, d’où le nom de protestants que leur donnèrent leurs adversaires. Ce mot n’avait jamais été employé encore jusque-là et désigna dorénavant ceux qui repoussaient toute doctrine humaine et n’acceptaient pas d’autre guide de leur conduite que la Parole de Dieu. Trop souvent, de nos jours, les protestants se bornent à rejeter certaines erreurs, sans embrasser de cœur la vérité.
Absorbé par sa campagne contre François Ier, Charles-Quint n’assista pas à la diète de Spire. Vivement irrité de l’attitude prise par les princes évangéliques, il leur enjoignit de se soumettre sans autre à la décision de la majorité, car il avait humilié la France, repoussé le Grand Turc, Soliman le Magnifique, asservi l’Italie. Oserait-on lui résister dans ses propres États ? Toutefois, les opérations militaires terminées, il reprit l’étude de la situation. Préférant recourir à la douceur, il convoqua une nouvelle diète à Augsbourg pour le 1er mai 1530. Du fait de la condamnation qui pesait sur lui, Luther ne pouvait pas y assister et avait dû s’arrêter au château de Cobourg ; Mélanchton le remplaçait et, afin de préciser la position que prendraient les protestants, il présenta à l’assemblée une Confession de foi, résumé des doctrines fondamentales du christianisme. Toutefois, de sa retraite, Luther dirigeait les débats ; ses conseils, ses lettres à ses amis exerçaient une profonde influence. Mieux encore, Luther les soutenait constamment par ses prières. Comme Moïse sur le mont Horeb (Ex. 17:8-16), il élevait ses mains vers l’Éternel et ne se lassait pas d’intercéder pour les combattants, tout en les encourageant par ses lettres : « Si votre cœur est accablé de soucis, ne l’attribuez pas à la grandeur de votre cause, mais à votre incrédulité… Si Moïse avait voulu savoir d’abord comment il échapperait à l’armée du Pharaon, il est probable qu’Israël serait aujourd’hui encore en Égypte ». C’est alors aussi qu’il composa son célèbre choral, inspiré des circonstances du moment :
La diète d’Augsbourg siégea pendant trois mois. Les protestants firent certaines concessions, qu’ils jugeaient compatibles avec la vérité, au grand mécontentement de Luther qui manda Mélanchton auprès de lui et lui dit :
— « Tu me demandes jusqu’à quel point on peut céder aux papistes ! Je te déclare que je ne comprends pas le sens d’une question pareille. Dans ton apologie, tu leur as déjà fait beaucoup trop de concessions ».
— « Ne faut-il pas » demanda timidement Mélanchton, « souffrir pour gagner Christ ? »
— « Nous pourrions être grands seigneurs, si nous voulions renier et blasphémer notre Maître. Mais il est écrit que c’est par beaucoup d’afflictions qu’il nous faut entrer dans le royaume de Dieu » (Actes 14:22).
Mélanchton ne put que constater que plus il cédait et plus ses adversaires devenaient exigeants. Enfin, las de ces négociations qui n’aboutissaient pas, l’empereur prononça la clôture de la session, en déclarant qu’il laissait sept mois aux « rebelles », comme il les qualifiait, pour se soumettre à ce que la diète avait arrêté. Les princes protestants tinrent ferme ; rien ne les ébranla.
Ayant ainsi pris conscience de leur force, ils resserrèrent le lien contracté entre eux ; mais, au lieu de s’en remettre entièrement à Dieu pour la suite des événements, ils fondèrent une alliance défensive, dite ligue de Smalkalde. Comme on pouvait s’y attendre, elle prit plus d’une fois une attitude agressive et la guerre civile en résulta. Si les protestants réussirent à maintenir les positions qu’ils avaient acquises, ce ne fut qu’après avoir répandu des flots de sang et renforcé les ferments de haine qui empoisonnaient le pays : triste conséquence de leur manque de foi et de la faute grave qu’ils commettaient en cherchant à faire triompher les intérêts du Seigneur par le recours à des moyens purement humains.
Le Seigneur accorda à Luther la grâce de le retirer à lui avant que l’orage qu’il redoutait si fort ne se déchaînât. À partir de la diète d’Augsbourg, son rôle public devient moins saillant. Sans doute il travaille tout autant qu’auparavant, trop même pour un homme de son âge, usé par l’énergie indomptable qu’il n’avait cessé de déployer ; mais on a remarqué que dès lors il se contenta de consolider l’édifice qu’il avait construit et qu’il n’émit plus aucune idée, aucune doctrine nouvelle. Il n’en continuait pas moins à prêcher et surtout à écrire énormément ; ses publications, presque toutes traduites en plusieurs langues, étaient lues avec avidité non seulement en Allemagne et en Suisse, mais aussi en France, en Italie, à Rome même, dans les Pays-Bas, en Angleterre. Les bulles des papes, les édits des magistrats opposaient des digues impuissantes aux flots de ce torrent impétueux.
De plus en plus Luther était douloureusement frappé de la profonde ignorance dans laquelle croupissait la grande masse du peuple. Les visites qu’il faisait aussi souvent que possible à travers les campagnes de Saxe et des pays environnants l’en convainquaient chaque fois davantage. Il y avait de nombreux convertis, mais ils ne réalisaient aucun progrès. Les pasteurs, sortis pour la plupart des rangs de la prêtrise ou bien des monastères, manquaient des notions les plus élémentaires quant aux principes même du christianisme. C’est pour les éclairer, les uns et les autres, que Luther rédigea les deux Catéchismes, le grand pour le clergé, le petit pour les laïques. Il y résume toute sa doctrine, fondée sur l’Écriture Sainte dont Christ est le centre glorieux, tel qu’il le voit dans les évangiles et dans les épîtres de Paul. On voit l’auteur intensément pénétré du sentiment de la puissance de Dieu, de la grandeur et de la sagesse du Créateur, puis aussi de la misère, du néant de l’homme, plongé dans le péché et incapable, par ses propres forces, de s’approcher de Dieu. Luther montre ensuite qu’il faut un médiateur entre Dieu et l’homme, que le seul Médiateur est le Seigneur Jésus ; les œuvres de l’homme, si bonnes soient-elles, ne sauraient le tirer de son état d’éloignement irrémédiable du Dieu saint ; il n’y a aucun moyen de salut sinon la foi en l’œuvre de Jésus, mort sur la croix pour sauver les pécheurs qui croient en lui. À côté de ces notions fondamentales, mises en relief avec une simplicité et une netteté extraordinaires, se trouvent malheureusement quelques doctrines erronées. On a vu plus haut ce que Luther pensait, tout à fait à tort, de la Cène… Néanmoins le Catéchisme de Luther est une œuvre remarquable et il a largement servi à l’instruction et à l’édification des masses.
Tandis que les grandes doctrines évangéliques, remises au jour, dissipaient d’épaisses ténèbres et ébranlaient les bases même de la papauté, le réformateur saxon sentait ses forces faiblir et la maladie le faisait cruellement souffrir. Durant les dix dernières années de sa vie, on crut le perdre plusieurs fois. Bien des prières montèrent à Dieu pour le supplier de rétablir son serviteur. Luther fit son testament, dont chaque ligne est empreinte de la foi la plus vive. Le Seigneur exauça les requêtes de ses enfants ; Luther recouvra la santé et, de Gotha où il avait été si malade, il rejoignit sa famille à Wittemberg, pour reprendre ses travaux.
Peu après, Mélanchton dut partir pour l’Alsace afin d’assister à une conférence avec des théologiens catholiques. Ce voyage n’était pas sans danger ; lui aussi vit la nécessité, avant de l’entreprendre, de rédiger ses dernières volontés. On y lit ces paroles touchantes à l’adresse de son maître vénéré : « Je remercie le docteur Martin Luther, par qui j’ai appris à connaître l’Évangile et qui m’a montré une affection particulière, prouvée par de nombreux bienfaits. Je l’ai toujours respecté et aimé de tout mon cœur et je le juge digne d’être honoré par tout le monde ».
Mélanchton se mit en route, mais, à peine arrivé à Weimar, il tomba très gravement malade. L’électeur Jean-Frédéric, rempli d’inquiétude, craignait de perdre en lui un des plus puissants soutiens de la Réforme et fit appeler Luther. Celui-ci accourut. Le malade était, semblait-il, à l’agonie. Son ami s’approcha, les yeux remplis de larmes, sentant bien qu’il n’avait d’autre recours que dans le Seigneur. Aussi il se contenta d’adresser à Dieu une instante prière, qui reçut peu après son exaucement. Au bout de quelques jours Mélanchton put reprendre son voyage.
Mais Luther se sentait dépérir. En 1545 il dut abandonner ses cours à l’université, tâche qui lui tenait particulièrement à cœur : l’effort de concentration nécessaire lui coûtait trop. Il écrivait alors à un ami : « Je suis vieux, décrépit, alourdi, las. Le courage me manque ; ma vue baisse beaucoup. Et pourtant, alors que j’espérais prendre quelque repos, me voici accablé de travail, obligé d’écrire, de parler, de me dépenser, comme si je n’avais jamais écrit, jamais parlé, comme si je n’avais encore jamais rien fait ».
Luther aimait énormément la vie de famille, mais ses multiples devoirs ne lui permirent d’en jouir que les toutes dernières années de sa vie. Pour ses enfants il fut un père incomparable : il savait se mettre à leur portée, leur parler un langage qu’ils comprissent. Il sentait aussi sa responsabilité d’éducateur et donna aux parents de sages conseils : « Qu’à l’exemple de Dieu, vous sachiez user envers vos enfants de sévérité, sans pour cela cesser de les traiter avec amour ; que vous sachiez vous en faire aimer et respecter ; que vous preniez soin de leur âme, plus même que de leur corps, car un enfant est un trésor inestimable dont Dieu vous demandera compte ». Il prêchait d’exemple, priant avec ses enfants, leur expliquant la Parole de Dieu, leur en faisant réciter certains passages. Le dimanche il réunissait les siens pour méditer avec eux l’Écriture.
Luther appréciait fort la musique : « C’est », disait-il, « un don de Dieu ; elle chasse les tentations et les mauvaises pensées. C’est un baume pour les cœurs troublés ; elle calme l’âme et la rafraîchit ; elle apporte partout la paix et la joie ».
Enfin il jouissait passionnément de la nature. Il se reposait dans les champs et les bois, cultivait son jardin quand il en avait le temps. Il se plaignait des affaires qui l’accablaient et le privaient souvent de ce délassement : « Je suis vieux et j’aimerais maintenant goûter un plaisir de vieillard au jardin, à contempler les miracles de Dieu, dans les arbres, les fleurs, les herbes, les animaux ».
En janvier 1546, les comtes de Mansfeld recoururent à lui comme arbitre dans un différend qui s’était élevé dans leur famille au sujet d’un héritage et d’une question de limites entre leurs propriétés. Luther n’aimait pas se mêler de choses de cette nature, mais touché de cette preuve de la haute considération dont on l’entourait, il se mit en route malgré les instances de sa femme qui se rendait mieux compte que lui de la gravité de son état. Pour la rassurer, il lui écrivit plusieurs fois chemin faisant : « Tu veux », lui disait-il, « t’occuper de tout, comme si le Seigneur n’était pas puissant pour créer au besoin dix docteurs Martin Luther, à supposer que l’unique exemplaire, tout vieilli, qui existe à cette heure, vienne à disparaître. Ne me parle donc plus de tes soucis. Prie et abandonne-moi aux soins de notre Père céleste ».
Il fallut trois semaines pour régler l’affaire soumise au jugement du réformateur ; il la trancha à l’entière satisfaction de ses bienveillants protecteurs et ceux-ci mirent tout en œuvre pour le ménager le plus possible. Il prêcha même plusieurs fois. Le 17 février il dîna, comme de coutume, avec ses trois fils, qui l’avaient accompagné sur les instances de leur mère, et son vieil et fidèle ami, Justus Jonas. Le repas terminé, on le persuada de prendre quelque détente ; il se contenta de se promener de long en large dans la chambre en évoquant des souvenirs d’enfance, car il se trouvait à Eisleben, où il était né. « Il se pourrait bien », s’écria-t-il, « que je doive terminer ma vie ici ». Au cours de la nuit suivante, de vives douleurs le saisirent. On chercha, sans y réussir, à le soulager. À plusieurs reprises, il dit faiblement : « Ô mon Dieu, que je souffre ! Entre Tes mains je remets mon esprit ». Le comte et la comtesse de Mansfeld arrivèrent de bonne heure le lendemain matin, apportant des remèdes et des cordiaux. C’était inutile. La journée s’écoula ainsi péniblement ; il était évident que la fin approchait. Un moment Luther sembla reprendre vie ; il pria d’une voix distincte, remerciant Dieu de tout ce qui lui avait été accordé, mais surtout du don de Jésus, son Fils unique et bien-aimé. Puis il exprima sa parfaite assurance qu’il allait être recueilli dans la maison du Père pour toute l’éternité.
Vers le soir la pâleur de la mort se répandit sur ses traits. Il avait les mains jointes sur sa poitrine et respirait paisiblement, le souffle coupé de temps à autre par un faible soupir. Entre deux et trois heures du matin, le 19 février 1546, il s’endormit dans le Seigneur.
Pour apprécier à sa juste valeur Martin Luther, il faut distinguer nettement entre l’homme et le réformateur.
L’homme présente des contrastes étranges. Le trait dominant paraît être chez lui une puissance indomptable, mais que de faiblesses on relève dans sa carrière ! Il déploie une énergie à nulle autre pareille, puis c’est une phase de découragement, frisant le désespoir. Esprit admirablement cultivé, nourri aux sources les plus pures de l’humanisme, il sait faire montre d’une finesse d’expression et de sentiments, exceptionnelle de son temps, et pourtant il tombe fréquemment dans des trivialités grossières, se permettant des plaisanteries d’une vulgarité déconcertante.
Comparé aux autres réformateurs, Luther est un grand parmi les grands. Rarement on vit un ouvrier aussi qualifié par Dieu pour l’œuvre qu’il avait à accomplir. Le Seigneur l’avait pourvu de ces armes qui « ne sont pas charnelles, mais puissantes par Dieu pour la destruction des forteresses, détruisant les raisonnements et toute hauteur qui s’élève contre la connaissance de Dieu, et amenant toute âme captive à l’obéissance du Christ » (2 Cor. 10:4-5). Il fallait une vigueur comme la sienne, et venant d’en haut, pour battre en brèche l’édifice gigantesque de l’Église romaine, tout vermoulu qu’il fût. Ainsi revêtu de « l’armure complète de Dieu » (Éph. 6:13-18), il maniait avec une dextérité extraordinaire « l’épée de l’Esprit, qui est la Parole de Dieu » ; il la possédait à fond, s’en était approprié les richesses et y recourait à tout propos. Polémiste virulent, adversaire redoutable, cette force, puisée à la source divine, lui permettait de « tenir ferme, ayant ceint ses reins de la vérité ».
Luther a prié comme peu de chrétiens l’ont fait. Il aimait à prier à genoux, près de la fenêtre ouverte, à haute voix. Ses amis le surprirent plus d’une fois dans cette attitude et furent profondément édifiés de ces prières, animées d’une foi enfantine et d’une ferveur qui lui arrachait souvent des larmes. Grâce à cette dépendance constante de Dieu, il fut gardé dans l’humilité, quand son tempérament décidé et autoritaire, et plus encore les flatteries de ses admirateurs et la conscience qu’il avait lui-même de l’importance de son rôle, devaient le disposer à l’orgueil. Un ami le saluait un jour comme le libérateur de la chrétienté : « Oui », répondit-il, « je le suis, je l’ai été, mais comme un cheval aveugle qui ne sait où son maître le conduit ». À des disciples qui s’étaient fait appeler « luthériens », il écrivit : « Je vous prie de laisser de côté mon nom et de ne pas vous appeler « luthériens », mais « chrétiens ». Qu’est-ce que Luther ? Ma doctrine ne vient pas de moi. Je n’ai été crucifié pour personne. Je ne suis ni ne veux être le maître de personne. Christ est notre unique Maître ».
Plus d’une fois les faiblesses de son caractère compromirent son témoignage chrétien. Trop entier dans ses principes, il se montra à l’occasion intolérant, défaut courant à son époque, par exemple vis à-vis de ceux qui ne partageaient pas ses idées au sujet de la Cène. Sur la question de la prédestination il n’admettait pas non plus la moindre contradiction, si bien que, au cours de discussions sur ces points capitaux, il manifesta un esprit très éloigné de celui de la grâce chrétienne. Dans un autre domaine encore, il commit une erreur grave, en reconnaissant au prince le droit d’intervenir dans les affaires ecclésiastiques sur son territoire et de les régler. Il donna donc à l’Église luthérienne un caractère autoritaire et clérical. On défend Luther en rappelant que ces doctrines étaient de son temps ; cela prouve simplement que, malgré toutes ses lumières, il ne sut pas toujours s’élever au-dessus des préoccupations du moment.
Il n’en reste pas moins que, dans la sphère où le Seigneur l’avait placé, il se comporta comme un administrateur zélé, comme un fidèle serviteur, sujet sans doute à toutes les faiblesses humaines, mais sachant les reconnaître et s’en humilier. Comme l’apôtre Paul, il ne jugea bon de ne « savoir quoi que ce soit… sinon Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié »