JERÔME DE PRAGUE



Malgré les avertissements de Huss déjà prisonnier, Jérôme de Prague s’était rendu à Constance, mais n’ayant pu obtenir de sauf-conduit, il quitta la ville pour retourner en Bohême. Ses ennemis cependant réussirent à s’emparer de lui, et, chargé de chaînes, il fut ramené à Constance. C’était en mai 1415. Aussitôt après son arrivée, il dut paraître devant le concile. Là un grand nombre d’accusations furent portées contre lui, il fut accablé d’injures, et même le célèbre Gerson qui l’avait connu à Paris, le traita avec dureté. Jérôme déclara qu’il donnerait sa vie pour la défense de l’Évangile qu’il avait annoncé. Le concile le remit, jusqu’à ce que l’affaire de Huss fût terminée, entre les mains de l’archevêque de Rigo qui le traita avec la plus grande cruauté, plus que s’il eût été le pire des malfaiteurs. Il fut attaché, mains et pieds liés, à une poutre élevée, de manière à ce qu’il ne pût ni s’asseoir, ni lever la tête. Il resta ferme pendant plusieurs mois, en dépit des tortures que lui infligeait son impitoyable bourreau. Mais enfin il céda sous l’effet de ses intolérables souffrances. Loin de toute consolation humaine, enchaîné dans une sombre cellule et dans une position des plus pénibles, ayant à peine les aliments nécessaires pour apaiser sa faim et sa soif, le courage lui manqua. Épuisé et désespéré, il se laissa aller à rétracter entièrement tous les enseignements contraires à la doctrine de l’Église romaine, et surtout ceux de Wiclef et de Huss. On rédigea pour lui sa rétractation, et il la lut devant le concile le 23 septembre. Non seulement il abjurait toutes les hérésies dont il était accusé et celles de Wiclef et de Huss, mais il déclarait qu’il approuvait la sentence portée contre eux.

Pauvre Jérôme ! Pour prix de sa rétractation, il ne fut pas même mis en liberté. Tout ce qu’il obtint fut de ne plus être enchaîné. On mettait en doute sa sincérité, et l’on craignait qu’étant libre, il ne retournât en Bohême pour soutenir l’hérésie. Mais ce traitement injuste lui ouvrit les yeux, et Dieu l’employa pour son relèvement. Il regretta amèrement sa rétractation et reconnut avec repentance sa faute devant Dieu. De nouvelles accusations avaient été portées contre lui ; on le questionna dans sa prison, mais il refusa de répondre à ces interrogatoires privés, et demanda d’être entendu par le concile. Il parut donc une seconde fois devant ses juges qui s’attendaient à une nouvelle rétractation. Ils furent bien déçus et surpris, lorsqu’il déclara solennellement qu’en condamnant les doctrines de Wiclef et de Huss et en approuvant la sentence prononcée contre le saint confesseur de la vérité, il avait commis un péché dont il se repentait profondément. Il commença son discours en demandant à Dieu d’incliner son cœur par sa grâce, afin que ses lèvres ne proférassent que ce qui pouvait servir au bien de son âme. « Je n’ignore pas », s’écria-t-il, « que beaucoup d’hommes illustres ont succombé sous les accusations de faux témoins et ont été injustement condamnés ». Et il cita la longue liste de ceux que mentionne la Bible et qui souffrirent ainsi, en commençant par Joseph, Daniel et les prophètes, et continuant par Jean le Baptiseur, le Seigneur de gloire lui-même, les apôtres et Étienne. Enfin il rappela tous les grands hommes de l’antiquité qui étaient tombés victimes de faux témoignages et avaient laissé leur vie pour l’amour de la vérité.

L’éloquence brûlante du prisonnier frappa d’étonnement ses ennemis. Après avoir passé 340 jours dans un misérable cachot, ils le voyaient calme et intrépide, parlant avec puissance. Il reconnaissait sans détour qu’aucun acte de sa vie ne l’avait autant affligé que sa rétractation. « Cette coupable rétractation », disait-il hautement, « je la rétracte maintenant pleinement, et je suis résolu à tenir jusqu’à la mort pour les vraies doctrines de Wiclef et de Huss, parce que je crois que ce sont les purs enseignements de l’Évangile, de même que je crois que leur vie a été sans blâme et sainte ».

Il n’était pas besoin de plus de preuves de son hérésie. Il fut condamné à mort comme hérétique et relaps. L’évêque de Lodi fut de nouveau chargé de prononcer le discours que l’on peut appeler l’oraison funèbre de l’accusé. Il prit pour texte : « Il leur reprocha leur incrédulité et leur dureté de cœur » (Marc 16:14), paroles qu’il appliqua à l’hérétique qui se trouvait devant lui. En réponse à ce discours, Jérôme s’adressant au concile dit : « Vous m’avez condamné sans m’avoir convaincu d’aucun crime. Une épine demeurera dans vos consciences, un ver qui ne mourra point. J’en appelle au Souverain Juge, devant lequel vous paraîtrez avec moi, et à qui vous aurez à répondre au sujet de ce jour ». Poggius, historien catholique qui était présent à cette scène, dit : « Les oreilles de tous étaient captivées, et les cœurs étaient émus. La séance fut très agitée et bruyante ». Comme autrefois Paul devant Agrippa, Jérôme était sans nul doute l’homme le plus heureux de toute cette nombreuse assemblée. Il jouissait de la présence et de l’approbation de son bien-aimé Maître. Il pouvait dire comme le bienheureux apôtre : « Dans ma première défense, personne n’a été avec moi, mais tous m’ont abandonné… Mais le Seigneur s’est tenu près de moi et m’a fortifié » (2 Timothée 4:16-17).

Le 30 mai 1416, Jérôme fut remis au bras séculier. Eneas Sylvius, qui plus tard devint pape sous le nom de Pie II, et qui était membre du concile, écrivait à un ami : « Jérôme est allé au bûcher comme à une joyeuse fête. Comme le bourreau s’apprêtait à allumer les fagots derrière son dos, il dit : « Apporte le feu ici, devant moi. Si je l’avais craint, j’aurais pu y échapper ». Telle fut la fin d’un homme d’une excellence peu ordinaire. J’ai été témoin de cette catastrophe, et j’en ai vu chaque détail ». Tel est le témoignage d’un écrivain catholique qui faisait partie de l’assemblée qui condamna Jérôme. Lui et Poggius témoignent de l’injustice de tous ces prélats, et de la fermeté héroïque de Huss et de Jérôme. Ce dernier, après qu’on l’eut lié au poteau, ne cessa de chanter d’une voix forte et ferme des cantiques à la louange de son Sauveur. Du milieu des flammes, on put l’entendre distinctement chanter l’hymne latine en usage à la fête de Pâques dans les églises romaines, et qui commence par ces mots :

« Salve, festa dies, toto venerabilis aevo,
Qua Deus infernum vicit, et astra tenens ».

c’est-à-dire :

« Salut, ô jour de fête, à jamais digne d’être célébré,
jour auquel Dieu, qui régit les cieux, a vaincu l’enfer ».

Jérôme n’expira qu’après un quart d’heure entier de souffrance dans les flammes. Peu d’instants avant sa mort, il s’écria : « Ô Dieu, aie pitié de moi ! aie pitié de moi ». Et aussitôt après : « Tu sais, Seigneur, combien j’ai aimé ta vérité ». Puis : « Entre tes mains, je remets mon esprit ». Ce furent les dernières paroles distinctes qui sortirent de la bouche du martyr. « Absent du corps », son esprit bienheureux alla auprès du Seigneur, où il attend avec tant d’autres la glorieuse résurrection de vie.

Il est digne de remarquer que la mort de ces deux hérauts de la Réformation ne fut pas le résultat d’une condamnation prononcée par le pape ou par la cour romaine, mais que ce fut un concile général de l’église qui rendit la sentence. Il représentait l’église romaine tout entière, toute la puissance temporelle et spirituelle du monde romain. Elle est tout entière responsable de ce crime ajouté à tant d’autres, qui appelleront sur elle le jugement de Dieu.


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