JEAN HUSS
C’est en Bohême que fut suscité, après la mort de Wiclef, celui qui, avec ce dernier, fut un des principaux précurseurs de la Réformation. La Bohême est en grande partie habitée par une population de race slave. Le christianisme y fut introduit dans le 11ème siècle, à l’époque des guerres de Charlemagne. C’est vers les années 820 à 826, que le moine Urolf évangélisa la partie est de la Bohême, nommée Moravie, et qui, à cette époque, était un royaume gouverné par ses propres princes, mais plus ou moins sous l’influence des princes allemands voisins. L’Église romaine y prédominait alors ; le culte se célébrait en langue latine, et la religion ne consistait guère qu’en formes et en cérémonies qui laissaient le peuple dans l’ignorance des vérités de l’Écriture. En 863, les princes moraves Rastislav, Svatopluk et Kotzel, voulant à la fois s’affranchir de la tutelle des princes allemands et du joug de Rome, envoyèrent à l’empereur grec de Constantinople des messagers pour lui dire : « Notre peuple est baptisé, mais nous n’avons pas de docteurs pour nous instruire et pour traduire les Saintes Écritures dans notre langue. Envoyez-nous quelqu’un qui nous explique les Écritures ».
Il y avait alors deux frères, nés dans le premier quart du 9ème siècle, nommés Méthodius et Constantin. Ce dernier, à la fin de sa vie, prit le nom de Cyrille. Ils étaient fils d’un homme riche et considéré, peut-être d’origine slave. Il leur avait fait donner une éducation soignée, et ils avaient acquis la connaissance de plusieurs langues, entre autres de la langue slave. Constantin, le plus jeune, remarquable par sa science, se voua à l’état ecclésiastique. Méthodius fut d’abord un homme du monde. Il avait servi dans l’armée, et l’empereur lui avait confié l’administration d’une principauté slave. Mais après quelques années, Méthodius abandonna le monde, se fit moine et se retira dans un couvent où son frère vint le rejoindre. Mais ce n’était pas pour rester inactifs. Les missionnaires de ces temps-là, soit dans l’église latine, soit dans l’Église grecque, sortaient tous des couvents, et portaient le christianisme chez les nations encore païennes du nord et de l’est de l’Europe. Constantin avait commencé une mission chez les Bulgares, et vers l’an 860, les deux frères furent envoyés par l’empereur grec Michel, sur la demande du prince des Khazares, vers ce peuple qui habitait la Crimée et les bords du Don, pour l’instruire et le convertir.
C’est après cette mission que, pour répondre au désir des princes moraves, l’empereur leur envoya Méthodius et Constantin. Les deux frères furent bien accueillis par le prince et son peuple à Velegrad, maintenant Olmütz, ou Olomouc, en Moravie. Dès qu’ils furent arrivés, ils se mirent à prêcher l’Évangile dans la langue slave commune à la Bohême et à la Moravie, et à instruire la jeunesse. Le culte divin fut aussi célébré dans la langue vulgaire. Le zèle et la piété des missionnaires amenèrent, par la grâce de Dieu, beaucoup de conversions ; des églises et des écoles s’élevèrent de toutes parts. Méthodius et Constantin perfectionnèrent l’alphabet et l’écriture slaves, et complétèrent la version de la Bible dont ils avaient déjà traduit quelques portions longtemps auparavant.
Ils poursuivirent leurs travaux en Moravie et dans le reste de la Bohême, malgré l’opposition des prêtres romains. Ceux-ci, chose étrange à dire, n’admettaient pas qu’on pût louer Dieu en d’autres langues que l’hébreu, le grec et le latin. Or Méthodius et Constantin, sans se détacher de l’Église romaine qui, alors, était encore unie à l’Église orientale grecque, étaient avant tout préoccupés du désir d’amener des âmes à Christ. Ils croyaient avec raison que le peuple ne pouvait être édifié et consolé que dans sa langue maternelle, et à cause de cela, ils tenaient à se servir, dans le culte, de la liturgie en langue slave.
Leurs différends avec les prêtres romains les amenèrent à entreprendre un voyage à Rome pour exposer leurs vues au pape Adrien II. Celui-ci les reçut avec cordialité et les approuva. Il rétablit même en faveur de Méthodius, l’évêché de Pannonie dont le siège était à Blatno, maintenant Mosaburg, près du lac Balaton. De là, Méthodius évangélisa jusqu’en Croatie où la liturgie slave s’est conservée jusqu’à ce jour. Quant à Constantin, épuisé par ses travaux, il mourut à Rome en 869, dans un couvent où il s’était retiré, et où il avait pris le nom de Cyrille.
Méthodius ne jouit pas en paix de la position et des privilèges que le pape lui avait accordés. Il fut accusé par les archevêques et les prêtres allemands d’avoir porté atteinte aux droits de l’évêque de Salzburg sur la Pannonie, et subit un emprisonnement de trois années. Mais la Moravie étant tombée sous la domination de Svatopluk, il put se rendre de nouveau à Rome en 881, se justifia devant le pape, et reçut de celui-ci plein pouvoir pour continuer ses travaux. Il mourut à Olmütz en 885, après une vie consacrée d’une manière infatigable au service de Dieu.
Après sa mort, le parti allemand reprit le dessus et chassa les prêtres slaves. Le rituel latin s’introduisit de nouveau graduellement, et les deux pays, la Bohême et la Moravie, tombèrent de plus en plus sous la domination du pontife romain. En 967, le pape Jean XIII y rétablit la hiérarchie romaine et tous les abus de son église. En 1079, le pape Grégoire VII défendit l’usage de la liturgie orientale, c’est-à-dire de l’Église grecque, définitivement séparée de l’Église romaine, et la célébration du culte en langue vulgaire. Depuis ce temps, le Romanisme prévalut, et tout ce qui ressemblait à une religion vitale et scripturaire disparut à peu près. On ne peut cependant douter qu’au milieu de beaucoup de ténèbres, d’erreurs et de superstitions, Dieu n’eût dans ces pays un résidu fidèle qui recevait la vérité et retenait la foi de l’Évangile. Cela doit avoir été le cas, car en quelques endroits la langue vulgaire ne cessa pas d’être employée dans le culte public, et la Cène d’être donnée sous les deux espèces. Quelques-uns des puissants seigneurs étaient aussi favorables à l’Évangile et protégeaient leurs frères pauvres, comme aussi les Vaudois qui, exilés de leurs vallées natales, s’étaient réfugiés en Bohême, et contribuaient à y répandre la précieuse semence de la parole de Dieu.
Ce que nous venons d’exposer nous aidera à comprendre l’histoire de Huss.
Nous avons déjà fait allusion au triste état dans lequel se trouvait la chrétienté en Occident à la fin du 14ème et au commencement du 15ème siècle. Nous en dirons encore quelques mots avant de nous occuper de Jean Huss qui vécut à cette époque.
Au commencement du 15ème siècle, l’Église catholique romaine, en dépit de l’unité dont elle se vante, avait à sa tête deux papes opposés l’un à l’autre. Benoît XIII avait sa résidence à Avignon, et Grégoire XII, à Rome. Cet état de choses durait depuis l’époque où Philippe le Bel, roi de France, après avoir humilié la papauté dans la personne de Boniface VIII, avait obligé le pape Clément V à transférer à Avignon le siège pontifical, afin que les papes demeurassent sous la puissance des rois de France. Mais un certain temps après, sous l’influence de l’empereur allemand, les Romains élirent un autre pape, celui d’Avignon refusant de retourner à Rome. Soit le pape d’Avignon, soit celui de Rome, prétendaient être les vicaires de Christ sur la terre, et s’accusaient l’un l’autre devant le monde entier d’hypocrisie, de parjures, et des desseins secrets les plus honteux. Ces princes de l’Église, Benoît XIII et Grégoire XII, bien qu’étant des vieillards d’environ soixante-dix ans, avaient une conduite telle que l’Europe entière en était scandalisée. Que faire pour guérir les plaies de l’Église et rétablir l’unité brisée ? Les deux papes promettaient bien et juraient même d’abdiquer leur dignité, si les intérêts de l’Église le réclamaient ; mais ils trouvaient bientôt un prétexte pour manquer à leur parole.
Alors les cardinaux des deux partis se réunirent à Livourne, afin de se consulter sur les moyens de mettre un terme à ce schisme affligeant. Ils arrivèrent à la conclusion que, dans les circonstances présentes, ils avaient le droit de convoquer un concile qui déciderait entre les deux prétendants au siège de Pierre et rétablirait ainsi l’unité de l’Église. La ville de Pise en Italie fut choisie pour le lieu où le concile se réunirait. Bien que ce fût une chose inusitée qu’un concile fût convoqué sans l’approbation du pape ou de l’empereur, toute l’Église approuva la mesure que les cardinaux avaient prise. Les papes furent ainsi privés de leur plus haut privilège, et appelés à répondre devant un nouveau tribunal ; mais ils avaient tellement perdu l’estime de la chrétienté, que tout le monde applaudit à la résolution des cardinaux.
Le concile s’ouvrit le 25 mars 1409 et fut un des plus remarquables que mentionne l’histoire de la chrétienté, soit par le nombre, soit par la qualité de ceux qui y assistèrent. On y comptait vingt-deux cardinaux, quatre patriarches latins, douze archevêques et quatorze représentants d’archevêques, quatre-vingts évêques et cent deux représentants, quatre-vingt-sept abbés et deux cents représentants, un grand nombre de prieurs, le grand maître des chevaliers de Rhodes et seize commandeurs du même ordre, des députations de toutes les universités, plus de trois cents docteurs en théologie, et des envoyés des rois et princes de l’Europe. Que ne devait pas accomplir une assemblée si respectable ? Les séances durèrent du mois de mars jusqu’à la fin du mois d’août. Après beaucoup de délibérations, les deux papes furent jugés à l’unanimité. Le 5 juin, la sentence fut rendue. Tous deux furent déclarés hérétiques, parjures, opiniâtres, incapables d’exercer l’autorité suprême et illimitée du pouvoir papal, et même indignes d’occuper une dignité. Le siège de Pierre fut déclaré vacant, et il s’agit alors de choisir un nouveau pape, chose plus difficile que de déposer les deux autres. Les vingt-quatre cardinaux chargés de faire ce choix, portèrent leurs suffrages sur Pierre de Candia, cardinal de Milan, qui fut élu sous le nom d’Alexandre V. Mais les deux papes d’Avignon et de Rome rejetèrent la décision du concile et continuèrent à exercer leurs fonctions comme papes légitimes, lançant l’un et l’autre leurs malédictions et leurs excommunications contre le concile et le nouveau pape leur rival. Il y eut donc trois papes. Le concile, loin de guérir le schisme, l’avait agrandi. Où était l’unité de l’Église romaine ? Où la succession apostolique, fondement de cette unité ? Alexandre V ne vécut qu’un an après son élection. À sa place on nomma Jean XXIII, homme, de l’aveu des écrivains les plus sérieux, sans principes, sans mœurs, et sans aucune crainte de Dieu.
Les difficultés furent plus grandes que jamais. Qu’y avait-il à faire ? Pouvait-on encore se demander. La papauté semblait en danger de sombrer. Le pape lui-même était insuffisant pour rétablir la paix dans l’Église. L’empereur allemand Sigismond résolut d’intervenir, montrant ainsi pour le bien de l’Église plus d’intérêt que les papes. D’accord avec le roi de France et d’autres souverains, il engagea Jean XXIII à convoquer un concile général de toute l’Église, afin de mettre un terme aux luttes funestes qui l’agitaient.
La ville impériale de Constance fut choisie pour recevoir dans ses murs l’auguste assemblée. L’afflux de personnes de toutes conditions, attirées dans la ville pour cette occasion, était si grand, qu’on compte que le nombre de chevaux qui amenèrent les assistants était de trente mille. Outre les nombreux dignitaires de l’Église, plus de cent princes, cent huit comtes, deux cents barons et vingt sept chevaliers s’étaient rendus à l’invitation du pape. Des tournois, des fêtes, des plaisirs de toutes sortes se succédaient pour délasser les membres du concile de leurs occupations spirituelles. Cinq cents chanteurs avaient été rassemblés, prêts à charmer les heures de loisir des saints prélats et des gentilshommes, et à restaurer leurs esprits. Tous ces princes de l’Église, tous ces ecclésiastiques et ces grands de la terre étaient réunis afin de se consulter pour la guérison de la plaie mortelle de la papauté, mais à part quelques exceptions, l’histoire nous rapporte quelle fut la conduite abominable, l’impiété, la honteuse hypocrisie de ces soi-disant saints prêtres, et les faits scandaleux dont la ville de Constance fut témoin durant les trois ans et demi que dura le concile commencé le 5 novembre 1414, sans parler de l’impie mise à mort des deux témoins de Christ, Jean Huss et Jérôme de Prague.
Le but du concile de Constance était double : en premier lieu, il s’agissait de mettre un terme au schisme, et secondement, de réprimer ce que l’on nommait les hérésies de Wiclef et de Huss. On se proposait bien aussi de réformer certains abus dans l’Église, mais il semble qu’à cet égard les choses restèrent dans le même état. Quant au premier point, après avoir établi qu’un pape est assujetti au jugement d’un concile général de l’Église, le pape Jean XXIII fut déposé à cause de sa vie immorale et de son parjure vis-à-vis de l’empereur. Grégoire et Benoît subirent le même sort et s’y résignèrent. À leur place, on élut Othon di Colonna, sous le nom de Martin V. Nous avons donné ces détails pour montrer ce qu’était alors celle qui s’appelle la sainte Église catholique.
Pour ce qui regarde les soi-disant hérésies abhorrées de Wiclef et de Huss, nous verrons comment le concile agit pour les réprimer.
Remarquons seulement ici combien, au point de vue de l’Église romaine, le danger était grand. Les précieuses vérités de l’Évangile, en dépit des tortures et des bûchers de Rome, avaient jeté de profondes racines dans des milliers et des centaines de milliers de cœurs, et s’étaient répandues dans presque tous les pays de l’Europe. En l’an 1416, à ce même concile de Constance, un an avant le martyre de Cobham et trente-six ans après que Wiclef eut traduit la Bible, l’archevêque de Lodi déclarait que les hérésies de Wiclef et de Huss avaient trouvé de zélés partisans presque partout en Angleterre, en France, en Italie, en Hongrie, en Russie, en Lithuanie, en Pologne, en Allemagne, et dans toute la Bohême. Ainsi, un ennemi déclaré rendait, sans le savoir ou sans y penser, témoignage à la puissance merveilleuse de la Parole de Dieu. L’homme ne peut rien contre la vérité.
Indépendamment des semences de vérité qui étaient restées cachées en Bohême, comme nous l’avons fait remarquer, une circonstance spéciale contribua à réveiller les esprits et à préparer la voie à la réception de l’Évangile. En 1382, deux ans avant la mort de Wiclef, la princesse Anne de Luxembourg, avait épousé Richard II, roi d’Angleterre. Anne était une femme pieuse qui aimait et sondait les Écritures. Son mariage établit entre les deux pays des relations étroites dans un temps où les enseignements de Wiclef se répandaient avec une rapidité extraordinaire. Des hommes savants de Bohême, entre autres Jérôme de Prague, allèrent à l’Université d’Oxford, et à leur retour dans leur pays y rapportèrent plusieurs des écrits de Wiclef que l’on traduisit en latin et en langue bohème. Ce qui valait davantage, plusieurs avaient reçu dans leur cœur les vérités enseignées par le réformateur. D’un autre côté, des étudiants anglais se rendirent aussi à l’Université de Prague et apportèrent avec eux les livres de Wiclef. La reine Anne elle-même favorisait ce mouvement religieux. Après sa mort, qui eut lieu en 1394, plusieurs des personnes qui l’avaient suivie revinrent en Bohême, et contribuèrent aussi à répandre les doctrines évangéliques. Elles pénétrèrent ainsi jusque parmi les membres de l’Université qui se mirent à lire et à examiner les livres qui les renfermaient. Du nombre de ces docteurs se trouvait Jean Huss, dont nous allons maintenant nous occuper.
Jean Huss naquit le 6 juillet 1369 (d’autres disent en 1373), dans la petite ville de Hussinetz, d’où il tira son nom, située au sud de la Bohême près des frontières de la Bavière. Ses parents étaient d’humble extraction, comme le furent ceux de Luther. Ils purent cependant l’envoyer faire ses études à l’Université de Prague. On raconte que lorsque sa mère le conduisait à l’Université (son père étant déjà mort), elle apportait au recteur un présent qu’elle perdit dans le voyage. Très affligée de cette perte, elle se mit à genoux à côté de son fils, le recommanda au Tout-Puissant et invoqua sur lui sa bénédiction. Sa prière fut exaucée, mais elle ne vécut pas assez longtemps pour voir combien richement Dieu lui répondit.
La carrière universitaire de Huss fut brillante. Il se distingua de bonne heure par une grande intelligence et en même temps par sa modestie, sa fermeté et sa conduite irréprochable. Il était d’un abord doux et affable et gagnait les cœurs de tous ceux qui s’approchaient de lui. Pendant ses années d’étude, il se montra très attaché à la papauté ; il était un fils dévoué de l’Église de Rome et avait une foi entière dans la vertu des sacrements. Ainsi à l’époque du jubilé de Prague en 1393, il donna ses dernières pièces de monnaie au confesseur de l’église de Saint-Pierre. Comme les écrits de Wiclef étaient déjà répandus en Bohême, Huss, comme nous l’avons dit, en eut connaissance ; mais il ne lut d’abord que ses œuvres philosophiques qu’il étudia soigneusement.
Huss était entré dans les ordres, et se fit distinguer bientôt par ses remarquables capacités. Il fut revêtu successivement des grades universitaires : maître es arts, professeur à l’Université et enfin doyen de la faculté de philosophie. Sa renommée étant parvenue jusqu’à la cour du roi Wenceslas, la reine Sophie de Bavière le choisit pour son chapelain.
Jusqu’alors rien n’annonçait en Huss un réformateur, bien que sans doute il vît les abus de l’Église romaine et la corruption, non seulement des nobles et du peuple, mais aussi du clergé. Mais en 1402, il fut nommé prédicateur de la chapelle de Bethléem. C’était un édifice pouvant contenir 3000 personnes, élevé en 1392 par un riche citoyen de Prague, agréé par le roi et l’archevêque, et destiné uniquement par le fondateur à la prédication en langue bohème. Il disait : « Lorsque Christ apparut à ses disciples après sa résurrection, il leur donna commission de prêcher la parole de Dieu, de manière à conserver constamment sa mémoire vivante dans le monde ». Dès le moment où Huss commença à prêcher dans la chapelle de Bethléem, et qu’il eut à sonder davantage la parole de Dieu, un grand changement semble s’être opéré en lui, graduellement toutefois. On peut dire qu’il fut alors converti à Dieu. En même temps, Dieu appliquait la vérité à l’âme de ses auditeurs.
Selon un écrivain contemporain, la condition morale des habitants de Prague à cette époque, était la plus basse possible. « Le roi », dit-il, « les nobles, les prélats, le clergé, les citoyens, s’abandonnaient sans contrainte à l’avarice, à l’orgueil, à l’ivrognerie, à la débauche et à tous les vices. Au milieu de cette corruption Huss se leva, réveillant les consciences par sa parole. C’était tantôt contre les prélats, tantôt contre les nobles, puis contre le clergé inférieur, qu’il dirigeait ses coups ». Ainsi Dieu s’était suscité un champion pour combattre le mal et l’erreur. C’est alors aussi que Huss lut les écrits théologiques de Wiclef et qu’il les étudia sérieusement, admirant la piété de l’auteur et d’accord avec lui dans les réformes que celui-ci demandait. « Je suis attiré par ses écrits », disait-il, « car il s’y efforce avec énergie à ramener tous les hommes à la loi du Christ, et spécialement le clergé, invitant ce dernier à renoncer à la pompe mondaine et à vivre comme les apôtres et selon l’exemple de Christ ».
Huss était appelé à prêcher fréquemment dans la chapelle de Bethléem. Aux nombreux jours de fête de l’Église, il le faisait souvent deux fois dans la même journée, et toujours en langue vulgaire. Il devait ainsi étudier de plus près la Parole de Dieu et creuser toujours plus profondément dans la mine inépuisable des vérités qu’elle renferme ; de cette manière il en acquérait une conception de plus en plus claire et croissait rapidement dans la connaissance des choses divines, en s’imprégnant de l’esprit de la Parole infaillible. Ce qu’il recevait ainsi intérieurement par la Parole et l’Esprit de Dieu, il le répandait au-dehors dans ses prédications qui exerçaient une puissante action sur ses auditeurs. Plusieurs étaient saisis par la vérité, d’autres s’y opposaient, ainsi qu’à celui qui l’annonçait. Mais Huss trouva dans l’archevêque et dans la reine des protecteurs, de sorte qu’en dépit de l’opposition de ses ennemis, il put continuer à prêcher, proclamant les vérités de la Sainte Écriture, et en appelant constamment à Elle pour justifier ce qu’il disait. Autour de lui se formait et s’accroissait toute une communauté d’âmes pieuses qui avaient soif des eaux vives de la grâce et faim du pain de vie, qui est Christ. Huss était un vrai pasteur d’âmes, surtout pour les gens des classes les plus humbles qui venaient à lui avec une conscience troublée que l’absolution du prêtre ne soulageait pas. Il n’avait pas conscience du mouvement qui commençait par son moyen, et ignorait où il serait conduit. Il était entré, sans en avoir l’idée, dans la voie de la Réformation que Dieu opéra plus tard.
Un événement vint, vers ce temps-là, jeter dans les esprits à Prague des pensées propres à ébranler la foi en l’autorité du pape. Dans cette ville arrivèrent deux gradués d’Oxford, disciples de Wiclef, nommés James et Conrad de Canterbury. Ils tinrent des disputes publiques sur la doctrine de la primauté du pape. Les choses n’étaient guère mûres pour une tentative aussi hardie, et les autorités de la ville leur enjoignirent le silence. Mais ils savaient peindre aussi bien que parler, et leurs pinceaux se montrèrent pleins d’éloquence. Avec l’assentiment de leur hôte, ils peignirent dans le vestibule de la maison, d’un côté l’entrée du Seigneur à Jérusalem, « débonnaire et monté sur le poulain d’une ânesse », et de l’autre la magnificence plus que royale d’un cortège pontifical. On y voyait le pape portant la triple couronne, couvert de vêtements resplendissants d’or et brillants de pierres précieuses, monté sur un cheval richement caparaçonné, précédé de trompettes proclamant sa venue, et suivi d’un cortège nombreux de cardinaux et d’évêques splendidement vêtus.
Ces peintures parlaient aussi haut que des discours, et le contraste qu’elles présentaient frappait chaque spectateur. Toute la ville fut émue ; une grande excitation fut produite, et les visiteurs anglais trouvèrent prudent de s’éloigner. Mais ils avaient fait naître des pensées qu’aucune autorité n’avait le pouvoir d’étouffer. On peut cependant se demander si les consciences et les cœurs étaient atteints par de semblables attaques contre l’erreur et les abus, et si la prédication pure et simple de la vérité comme elle est en Jésus, n’était pas bien préférable pour atteindre ce but et détacher les âmes d’un système antichrétien en les amenant à jouir du salut et de la paix.
Huss fut un de ceux qui vinrent voir les peintures des deux Anglais. Il s’en retourna tranquillement et se mit à étudier de plus près les écrits de Wiclef. Il fut d’abord effrayé des choses hardies qui étaient présentées contre les superstitions, les abus et les mensonges de l’Église de Rome, mais il fut enfin convaincu.
Dieu avait donné à Huss pour le soutenir au milieu des luttes que bientôt il eut à rencontrer, un ami fidèle dans la personne de Jérôme de Faulfisch, plus connu sous le nom de Jérôme de Prague. Il était, comme nous l’avons dit, un des étudiants de Bohême qui étaient allés à Oxford, et là il avait été converti aux vérités de l’Évangile exposées par Wiclef. De retour dans son pays natal, il avait répandu les écrits du réformateur anglais, et, dans des discussions publiques, il avait soutenu les doctrines de la foi selon l’Écriture. Bientôt l’université de Prague fut partagée en deux camps ; les uns tenant pour les principes de Wiclef, les autres s’y opposant. L’attention des chefs de l’université fut éveillée, et en mai 1403, une réunion eut lieu pour examiner quarante-cinq propositions tirées, disait-on, des écrits de Wiclef. L’université était partagée en nations Bohême, Bavière, Saxe et Pologne chacune ayant une voix quand on votait sur quelque sujet. La Bavière, la Saxe et la moitié de la Pologne étant de langue allemande, pouvaient toujours avoir la majorité sur les Bohémiens. Dans le cas présent, le parti allemand l’emporta pour condamner les propositions de Wiclef, auxquelles plusieurs de ceux de Bohême étaient favorables. Il fut défendu sous peine du feu de les répandre et de les professer. Huss se contenta de nier que ces propositions se trouvassent dans Wiclef. Jusqu’alors Huss avait surtout attaqué dans ses prédications les désordres dans les mœurs de la cour, du peuple et du clergé, et insisté sur une réforme nécessaire à cet égard, en prêchant en même temps toujours plus clairement le salut gratuit par Jésus Christ.
Ce qui contribua surtout à ouvrir les yeux de Huss sur les impostures de Rome, fut le soi-disant miracle de Wilsnack. Dans cet endroit, situé en Prusse, dans la province de Brandebourg, se trouvaient les restes d’un ancien autel faisant partie d’une église détruite autrefois, sans doute dans quelque guerre. Vers l’an 1403, dans cet autel on découvrit trois des hosties qui servent à célébrer l’eucharistie dans l’Église romaine. Quand on les trouva elles étaient d’une couleur rougeâtre. Or nous savons que les catholiques romains disent que quand les hosties ont été consacrées par le prêtre, elles sont changées dans le corps et le sang du Seigneur, et qu’ainsi le corps et le sang du Seigneur sont dans l’hostie. Quand donc on vit ces hosties rouges, on crut que le sang de Christ était devenu visible, que les hosties étaient teintes du même sang qui coulait dans les veines du Seigneur quand Il était sur la terre. Le bruit de ce fait se répandit. On dit que c’était un miracle que chacun pouvait venir contempler, et les foules accoururent. Le clergé de l’endroit encouragea la croyance à ce soi-disant miracle. Il y trouvait son profit, car Wilsnack devint un « lieu saint », où de toutes parts, de la Suède, de Norvège, de Hongrie, de Pologne et de toute la Bohême, on venait en pèlerinage avec de riches offrandes. Des miracles, disait-on, s’accomplissaient près de l’autel par la vertu des saintes hosties. Un fait montrera jusqu’où allait l’imposture de certains. Un citoyen de Prague qui avait une main estropiée, s’était fait faire une main en argent et l’avait suspendue dans l’église comme offrande votive en l’honneur des hosties sanglantes, ainsi qu’on les appelait. Il était resté quelques jours dans l’endroit, très probablement inconnu des prêtres, et en réalité pour mettre à l’épreuve leur honnêteté. Mais un jour il fut surpris d’apprendre que l’un d’entre eux avait déclaré publiquement que cette main en argent avait été offerte comme mémorial de la guérison miraculeuse de la main malade du donateur. Le pauvre homme ne put supporter cette fausseté ; il étendit devant tous sa main aussi malade que jamais, au grand déshonneur du prêtre, mais par là éclairé lui-même ainsi que plusieurs autres.
Les foules ne cessaient cependant pas d’accourir et de se prosterner autour des hosties sanglantes. L’archevêque de Prague Zbynek, qui au moins était un honnête homme, avait des doutes quant aux hosties et aux miracles qui s’opéraient dans ce lieu. Il nomma, pour examiner l’affaire, trois commissaires dont l’un était Huss. Après une minutieuse investigation, ils rapportèrent que les miracles n’avaient rien de réel, et que les hosties n’étaient pas teintes de sang. Elles ne devaient leur apparence rougeâtre qu’à la moisissure provenant de l’humidité où elles avaient été exposées. L’archevêque défendit dans tout son diocèse les pèlerinages à Wilsnack.
Jusqu’alors l’archevêque et Huss avaient été en bons termes, mais cette entente ne dura pas. Bien que Zbynek eût déclaré en 1405, qu’il n’y avait point d’hérésie en Bohême, quelques membres du clergé avaient été accusés d’être favorables aux principes de Wiclef, et l’archevêque les avait sommés de répondre à l’accusation. L’un d’entre eux, Nicolas de Welenowitz, fut jeté en prison, puis, ayant été relâché, il fut banni du diocèse. Huss prit en mains sa cause et écrivit à l’archevêque une lettre où il blâmait sa conduite. « Comment ! » disait-il, « des hommes souillés de sang, coupables de toutes sortes de crimes, marchent dans les rues avec impunité, tandis que d’humbles prêtres, qui font tous leurs efforts pour combattre et détruire le péché, qui accomplissent leurs devoirs sous votre direction ecclésiastique, qui, pleins de bonté, fuyant l’avarice, s’adonnent gratuitement au service de Dieu et à la proclamation de sa Parole, sont jetés dans les cachots comme hérétiques, et doivent subir l’exil pour avoir prêché l’Évangile ! » Un langage aussi courageux ne pouvait manquer de faire de l’archevêque Zbynek un ennemi de Huss et fournissait un prétexte pour accuser celui-ci d’être un partisan de Wiclef.
La lutte entre les partis qui existaient dans l’université de Prague n’avait point cessé. Le roi Wenceslas l’aggrava en rendant un édit qui donnait trois votes aux Bohémiens et un seul aux étrangers. Les Allemands résolurent, si le roi maintenait son édit, de quitter Prague. Le roi refusant de revenir sur ce qu’il avait décidé, un grand nombre de professeurs et d’étudiants se retirèrent. Cela amena la fondation de l’université de Leipzig. Huss qui avait approuvé la décision du roi, fut nommé recteur de l’université de Prague. Ce fut un grief de plus contre lui de la part de l’archevêque qui, par le départ des Allemands, voyait se fortifier le parti de la réforme. D’un autre côté, ceux qui avaient quitté Prague répandaient partout que Huss était entaché d’hérésie.
Comme nous l’avons vu, le concile de Pise avait déposé les deux papes Grégoire XII et Benoît XIII, et avait élu Alexandre V. L’archevêque de Prague qui d’abord avait tenu pour Grégoire XII, reconnut le nouveau pape et obtint de lui une bulle contre tous ceux qui, en Bohême, soutenaient les doctrines de Wiclef. De plus, la bulle défendait toute prédication dans les chapelles privées et condamnait au feu les écrits de Wiclef. C’était évidemment contre Huss que le coup était dirigé. Sur ces entrefaites, Alexandre V mourut, empoisonné, dit-on, par son ami Balthasar Cossa, qui lui succéda sous le nom de Jean XXIII. Huss fit vainement appel au nouveau pape, et l’archevêque résolut d’en finir et de mettre à exécution la bulle d’Alexandre V.
Il commença par ordonner que tous les écrits de Wiclef lui fussent livrés dans un délai de six jours pour être examinés. Mais sans l’avoir fait, il déclara son intention de les brûler et, le 16 juillet 1410, malgré l’opposition de l’université et sous prétexte que le roi n’avait pas défendu leur destruction, il fit brûler devant son palais environ deux cents volumes des écrits de Wiclef et d’autres réformateurs. C’étaient des manuscrits de prix, ornés de belles enluminures, et avec des couvertures très riches. Cette exécution causa une grande indignation, et plusieurs en prirent l’occasion pour tourner l’archevêque en ridicule. Il était fort ignorant et dut apprendre à lire, dit-on, lorsqu’il entra en charge. On fit des chansons qui couraient dans les rues de Prague :
Notre archevêque doit apprendre
Son A, B, C,
Afin qu’il puisse au moins comprendre
Ce qu’il a brûlé.
Le roi défendit sous peine de mort de les chanter. Huss n’était pour rien en cela ; il se contenta de dire : « C’est une pauvre chose de brûler des livres. Cela n’a jamais ôté un seul péché du cœur des hommes. Si celui qui a condamné ces livres ne peut rien prouver contre eux, il a seulement détruit quelques vérités, plusieurs belles pensées, et cela n’a servi qu’à multiplier parmi le peuple les troubles, les inimitiés, les soupçons et les meurtres ». En effet, chose triste à dire, le sang avait coulé dans ces dissensions.
Quant à la défense de prêcher dans la chapelle de Bethléem, Huss ne pensait pas devoir obéir. Il estimait qu’il était protégé par l’acte de fondation de la chapelle, mais surtout il pensait qu’il devait obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. Il disait : « Quelle autorité se trouve-t-il dans les saints écrits, ou sur quel fondement raisonnable peut-on se baser, pour défendre de prêcher dans un lieu si public et si convenable dans ce but, au milieu de la grande ville de Prague ? Au fond de tout cela il n’y a autre chose que la jalousie de l’Antichrist ». Huss comprenait et affirmait que l’appel divin à prêcher l’Évangile avait une autorité supérieure à n’importe quel appel de la part de l’homme. « Où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté ». Il continua donc ses prédications en laissant à Dieu les résultats.
Huss aurait désiré réformer les abus de l’Église de Rome à laquelle il était attaché et dont il ne se sépara jamais ouvertement ; mais comment faire au milieu de la confusion et des luttes qui régnaient dans l’Église ? Il avait à peser tout en présence de Dieu, et devait arriver, fortifié par Dieu, à prendre une résolution quant à ce qu’il avait à faire. Obéirait-il à Dieu pour autant qu’il avait compris sa volonté, et irait-il contre le courant, ou bien se laisserait-il aller avec le courant en évitant le mal autant qu’il le pourrait ?
Écoutons la conclusion à laquelle il arriva : « Afin de ne pas me rendre coupable par mon silence, abandonnant la vérité pour un morceau de pain ou par crainte des hommes, je déclare que mon dessein est de défendre même jusqu’à la mort la vérité que Dieu m’a rendu capable de connaître, et spécialement la vérité des saintes Écritures, puisque je sais que la vérité demeure, qu’elle est puissante à jamais, qu’elle subsiste éternellement, et qu’avec elle il n’y a point d’acception de personnes ». Noble résolution ! Au milieu des ténèbres qui alors couvraient l’Église, être déterminé à rester du côté de la lumière qui l’amènerait en collision avec les ténèbres et les puissances des ténèbres, c’était un vrai courage. Dieu seul pouvait l’inspirer à son fidèle témoin.
Nous avons vu que Huss en avait appelé au pape ; l’archevêque avait fait de même et fut écouté par le pape qui nomma le cardinal Othon di Colonna pour examiner le cas de Huss. Le cardinal somma Huss de comparaître à Bologne où se trouvait alors le pape. Là, le réformateur ne pouvait s’attendre qu’à une condamnation. La reine Sophie prit en main la cause de son confesseur, et le roi écrivit au pape et au cardinal en faveur de Huss, exprimant aussi sa volonté « que la chapelle de Bethléem à qui, disait-il, pour la gloire de Dieu et le salut du peuple, nous avons accordé des franchises pour la prédication de l’Évangile, subsiste, et soit confirmée dans ses privilèges… et que notre loyal, dévoué et bien-aimé Huss soit établi sur cette chapelle, et prêche en paix la Parole de Dieu ». Le roi demanda aussi que Huss fût excusé de ne pas se rendre à Bologne.
Sur ces entrefaites, Colonna avait prononcé l’excommunication contre Huss pour n’avoir pas obéi à sa sommation, mais le pape, se rendant à la lettre du roi, ôta l’affaire à Colonna et nomma un autre commissaire. Cependant l’archevêque fit tous ses efforts pour persuader au pape de faire comparaître Huss devant lui, et lui envoya, ainsi qu’aux cardinaux, de riches présents. Le pape nomma alors le cardinal Brancas qui, sans l’avoir entendu, déclara Huss hérésiarque, c’est-à-dire chef d’hérétiques, et plaça sous l’interdit la ville de Prague où Huss résidait. L’archevêque triomphait, et, par ses ordres, le clergé se mit à fermer les églises (*). Mais ici encore le roi intervint et confisqua les biens du clergé qui voulait maintenir l’interdit. Le peuple aussi se souleva contre les prêtres.
(*) Dans toute ville placée sous l’interdit aucun service religieux ne pouvait être célébré.
Huss cependant, profitant de ce conflit, continua tranquillement son œuvre, laissant le roi s’arranger avec l’archevêque et le cardinal. Combien tout cela est remarquable et comme l’on peut y voir la main de Dieu qui s’étendait sur son serviteur pour le garder en se servant des passions des hommes. Car le roi au fond ne se souciait pas de la vérité, et était en réalité un très méchant homme, que ses sujets emprisonnèrent deux fois pour ses crimes. Le roi et l’archevêque en vinrent à un compromis. L’archevêque leva l’interdit et écrivit au pape qu’il n’y avait point d’hérésie en Bohême, et de son côté, le roi fit relâcher les ecclésiastiques qu’il gardait en prison et leur rendit leurs biens. La paix fut ainsi rétablie en quelque mesure. L’archevêque Zbynek quitta la Bohême en septembre 1411, et mourut peu de temps après.
Le pape Jean XXIII (*) avait envoyé en Bohême un légat pour recruter des partisans contre ses adversaires. Le légat demanda au nouvel archevêque Albic de faire comparaître Huss devant lui. Il demanda tout d’abord au réformateur s’il voulait obéir aux commandements apostoliques. « Certainement », dit Huss, « et de tout mon cœur ». Le légat, se tournant vers l’archevêque, lui dit : « Vous le voyez : le maître est tout prêt à obéir aux commandements apostoliques ». Mais Huss s’apercevant qu’on l’avait mal compris, dit : « Entendez-moi bien, monseigneur. J’ai dit que j’étais prêt à obéir de tout mon cœur aux commandements apostoliques ; mais j’appelle ainsi les doctrines des apôtres de Christ, et pour autant que les commandements du pape s’accordent avec elles, je m’y soumettrai très volontiers. Mais si je vois en eux quelque chose qui s’écarte de l’enseignement des apôtres, je ne leur obéirai pas, dussé-je voir le bûcher dressé devant moi ». Le légat n’insista pas ; il avait d’autres affaires et Huss échappa pour le moment.
(*) Ce Jean XXIII est considéré aujourd’hui comme illégitime — un antipape.
Les Indulgences en Bohême
Nous avons dit que le légat auquel Huss avait fait une réponse si hardie et si sincère, avait d’autres affaires que de poursuivre le réformateur. En effet, il était chargé de procurer de l’argent à son maître, le pape Jean XXIII. Dans ce but, il était porteur d’une bulle papale qui accordait des indulgences à ceux qui aideraient le pape contre ses ennemis, en particulier contre Ladislas, roi de Naples. Ces indulgences étaient promises à ceux qui s’enrôleraient comme soldats et à ceux qui, en les achetant, soutiendraient de leur argent la cause du pape. Les prêtres se mirent donc à vendre publiquement les indulgences, en vantant au pauvre peuple leur efficacité pour effacer les péchés et abréger les peines du purgatoire. Huss s’opposa énergiquement à ce honteux trafic. À cause de cela, plusieurs de ses amis à l’université se séparèrent de lui, entre autres Étienne Paletz, doyen de la faculté de théologie, qui devint dès lors un de ses plus grands ennemis.
Huss déclarait que, « par les indulgences, le riche dans sa folie est leurré par une fausse espérance ; la loi de Dieu est mise à néant ; le simple peuple s’abandonne plus librement au péché ; des péchés sont estimés comme de peu d’importance, et d’une manière générale, les gens sont dépouillés de leur avoir. Par conséquent, ajoutait Huss, que les fidèles n’aient rien à faire avec les indulgences ».
Jérôme de Prague parla aussi contre les indulgences et fit à ce sujet un discours si véhément que les étudiants, enflammés par ses paroles, lui firent le soir une ovation. Ils ne se bornèrent pas à cela. Ils formèrent une procession, attachèrent les bulles papales au cou de quelques femmes placées sur un char, et parcoururent ainsi les principales rues de la ville. Puis ayant amassé une pile de fagots, ils brûlèrent publiquement les bulles, comme précédemment l’archevêque avait brûlé les livres de Wiclef.
… L’affaire cependant déplut au roi, qui donna des ordres sévères pour que les prêtres ne fussent pas molestés quand ils publieraient les bulles et vendraient les indulgences. Ainsi encouragés, les prêtres continuèrent leur impie négoce. Mais un jour qu’ils exhortaient le peuple et le pressaient d’acheter leur marchandise, trois jeunes gens, de simples artisans, s’adressèrent à l’un des vendeurs, en disant : « Tu mens ! Maître Huss nous a enseigné mieux que cela. Nous savons que tout cela n’est que fausseté ». Un tumulte s’ensuivit ; les prêtres réussirent à se saisir d’eux et les amenèrent devant le sénat qui les fit enfermer. Le jour suivant, s’étant réuni, il les condamna à mort, suivant l’édit du roi. Huss apprit cette décision et se hâta de se rendre auprès du sénat ; deux mille étudiants l’accompagnaient. Il déclara qu’il regardait la faute de ces jeunes gens comme la sienne, et que plus qu’eux, il méritait la mort. Le sénat promit de ne point verser le sang. Huss, comptant sur cette promesse, quitta la salle du sénat, et le tumulte s’apaisa.
Mais le sénat n’avait pas l’intention de tenir sa parole. Quelques heures après, une troupe de soldats conduisit les prisonniers vers le lieu d’exécution. Le bruit s’en répandit bientôt, quelques personnes suivirent les soldats, et comme la foule s’augmentait à chaque instant, les autorités craignant des désordres, donnèrent l’ordre aux soldats de s’arrêter, et à l’exécuteur de décapiter les trois prisonniers. Celui-ci ayant achevé son œuvre, s’écria : « Que celui qui agira comme ceux-ci, éprouve le même sort ! » Nombre de voix répondirent : « Nous sommes tous prêts à faire comme eux et à mourir comme eux ». Plusieurs femmes, et surtout des béguines (*) trempèrent leurs mouchoirs dans le sang des victimes et les gardèrent comme des reliques. Une femme offrit un drap pour couvrir leurs corps, et une troupe d’étudiants attachés à Huss les portèrent à la chapelle de Bethléem. On les enterra avec une grande solennité, au milieu des chants et des hymnes de la congrégation. Ces trois hommes furent naturellement considérés comme des martyrs, et quelques personnes donnèrent à la chapelle de Bethléem le nom de « chapelle des trois saints ». En effet, Huss avait prêché la vérité ; ces trois jeunes hommes l’avaient apprise de lui ; ils l’avaient reçue, et ils avaient été mis à mort pour le témoignage qu’ils avaient rendu à cette vérité ; n’étaient-ils donc pas des martyrs ? N’était-ce pas un horrible péché de vendre pour de l’argent un soi-disant pardon des péchés, qu’on donne à cette prétention le nom d’indulgence, ou tel autre que l’on voudra ?
(*) Femmes pieuses, qui se vouaient à des œuvres de charité.
La mort de ces trois jeunes hommes fut loin d’abattre le courage des amis de la vérité. Au contraire, ils se sentirent fortifiés, et s’attachèrent d’autant plus aux doctrines que Huss enseignait dans la chapelle de Bethléem. Mais le pape avait appris ce qui se passait à Prague et comment Huss condamnait la vente des indulgences. Il remit l’affaire aux mains du cardinal Pierre de San Angelo, avec l’ordre d’user de la plus grande sévérité envers les hérétiques. Huss fut sommé de se rendre à Rome pour répondre aux accusations portées contre lui. Mais, sur l’avis de quelques-uns de ses amis, il refusa et en appela solennellement du pape à Jésus Christ. Le cardinal prononça contre lui la sentence d’excommunication et mit l’interdit sur la ville de Prague. Toutes les églises furent fermées, les cierges des autels furent éteints, et les morts privés de la sépulture ecclésiastique. Un ordre du pape enjoignait de se saisir immédiatement de Huss, de le jeter en prison, de le condamner et de le brûler ; mais le temps de son martyre n’était pas encore venu. De plus la chapelle de Bethléem devait être détruite jusqu’en ses fondements. Les sénateurs résolurent d’exécuter les ordres du pape. Le 2 octobre, ils voulurent disperser par la force la congrégation de Bethléem et saisir Huss ; ils rencontrèrent une si forte résistance qu’ils furent obligés d’abandonner leur projet. Ils entreprirent alors de renverser la chapelle, mais quand leur dessein fut connu, il y eut dans la ville un si grand trouble qu’ils durent aussi y renoncer.
On conseilla alors à Huss de quitter pour un temps la ville de Prague. Il y consentit et se retira dans sa ville natale. Le seigneur qui la possédait était un de ses amis.
Mais les pensées de Huss se tournaient toujours vers son cher troupeau de Bethléem. « Je me suis retiré », lui écrivait-il, « non pour renier la vérité, car je suis prêt à mourir pour elle, mais parce que des prêtres impies m’empêchent de la proclamer ». Il ne restait cependant pas oisif. À l’exemple de son divin Maître, il parcourait la contrée, prêchant dans les villes et dans les villages. Les foules étaient suspendues à ses lèvres, ravies de sa douceur, de son courage et de son éloquence. « L’Église », disait on, « a déclaré que cet homme est un hérétique et un démon, et cependant sa vie est sainte, et sa doctrine pure et sublime ». En même temps, Huss étudiait diligemment les Écritures, et à cette époque, il écrivit un traité sur l’Église. Il s’appuyait sur ce passage : « Là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis là au milieu d’eux ». « C’est donc là », disait-il, « que serait une véritable église particulière. Christ seul est la Tête pleinement suffisante de l’Église ». Puis se tournant vers ce qui se nommait elle-même l’Église, il ajoutait : « On peut bien s’étonner en voyant ceux qui sont le plus dévoués au monde, qui mènent la vie la plus abominable, la plus opposée à la marche avec Christ, et qui sont les plus stériles quant à l’accomplissement des conseils et des commandements du Seigneur, affirmer avec effronterie et sans pudeur qu’ils sont la tête ou les membres éminents de l’Église qui est l’Épouse de Christ ».
C’était en effet à cette époque que Jean XXIII prétendait comme pape être la tête de l’Église, lui, un des hommes les plus abominables qui aient existé.
Le calme s’étant un peu rétabli dans la ville de Prague, Huss revint à son cher troupeau de Bethléem, exposant la vérité selon les Écritures et continuant à s’élever contre la corruption du clergé et les abus de l’Église de Rome. Mais bientôt les troubles recommencèrent ; l’interdit fut de nouveau mis sur cette ville par l’archevêque qui jusqu’alors avait soutenu Huss, mais qui maintenant l’invita à quitter Prague, pensant qu’une fois qu’il serait loin le calme renaîtrait. Mais comment cela pouvait-il se faire ? La vérité et l’erreur, la parole de Dieu et les commandements des hommes, l’esprit de la Réformation et l’esprit de l’Antichrist, étaient en conflit, et il n’était pas au pouvoir de Huss, ni d’aucun homme, d’arrêter la lutte, et Huss, s’il l’eût pu, ne l’aurait pas voulu. Cependant, craignant que sa présence à Prague ne devînt un danger pour ses amis, il se retira de nouveau à Hussinetz.
De là il écrivait à ses amis des lettres où respire une âme pleine de calme, de courage et d’une foi ferme. C’est dans l’une que se trouvent ces paroles pour ainsi dire prophétiques qu’il répéta plus d’une fois : « Les méchants ont commencé par préparer à l’oie (Huss veut dire oie en langue bohème) de perfides filets. Si l’oie, qui n’est qu’un oiseau domestique, paisible, et que son vol ne porte pas haut dans les airs, a pourtant rompu leurs lacs, il viendra d’autres oiseaux, dont le vol s’élèvera hardiment vers les cieux et qui les rompront avec bien plus de force. Au lieu d’une oie débile, la vérité enverra des aigles et des faucons au regard perçant ». Les réformateurs accomplirent cette prédiction, semblable à celle de Wiclef.
Huss aurait beaucoup désiré prêcher encore dans la chapelle de Bethléem. Ce désir devint si grand qu’en 1413, il brava tous les dangers et fit de courtes visites à Prague, passant quelques heures d’entretiens intimes avec ses amis, et se retirant dès qu’il voyait que sa présence était soupçonnée. Pour être plus près de Prague, il vint résider dans un château du voisinage. Là il prêcha aussi et des foules s’assemblaient de toutes parts pour l’entendre.
Huss devant le Concile de Constance
Bien que Huss n’eût guère que 40 ans, il avait accompli la plus longue partie de sa remarquable carrière. Une plus courte, mais plus grande, était devant lui. Dans la tranquillité de son lieu de naissance, il avait creusé plus profondément les Écritures et s’était affermi dans les vérités qu’il y avait puisées ; en même temps, dans la communion avec son Dieu et son Sauveur, il s’était fortifié en esprit pour le prochain combat. Quant à lui-même, il semble bien n’avoir eu aucun doute sur ce qu’était Rome. Il avait été émancipé intérieurement de son esclavage et des ténèbres de ses enseignements, mais il ne s’en était point séparé extérieurement. Ce que Dieu lui avait enseigné et avait fait pour lui, il désirait y faire participer son pays qu’il aimait. Il avait préparé le terrain et répandu la bonne semence ; quelques fruits se montraient, mais le temps de la moisson n’était pas encore venu. Il fallait attendre le jour de la Réformation. Il avait rendu témoignage à la vérité dans la chaire de Bethléem et par ses écrits ; il allait maintenant monter sur une autre scène devant un auditoire bien différent, et sceller par sa mort son témoignage. Presque toute la Bohême, d’ailleurs, était avec lui, surtout dans son opposition à la domination des prêtres.
Nous avons vu que pour mettre un terme au schisme qui déchirait l’Église, l’empereur Sigismond avait décidé le pape Jean XXIII à convoquer un concile à Constance. Comme le concile devait s’occuper aussi de juger et de réprimer les hérésies de Wiclef et de Huss, l’empereur demanda à son frère Wenceslas, roi de Bohême, d’envoyer Huss à Constance pour paraître devant le concile. Il promit de lui donner un sauf-conduit pour le protéger. Huss continuait à s’occuper avec bonheur et bénédiction de la prédication de l’Évangile, lorsqu’il reçut l’ordre de partir pour Constance. Il n’avait pas besoin d’être pressé d’obéir. Depuis longtemps il désirait d’avoir l’occasion de se laver publiquement de l’accusation d’hérésie et d’exposer sa foi et son enseignement, et en même temps il avait à cœur de rendre témoignage contre les corruptions de l’Église. Il écrivit à l’empereur : « Sous le sauf-conduit de votre protection, avec la permission du Très-Haut, je partirai au prochain concile de Constance ».
Plusieurs de ses amis à Prague, où il était retourné, craignaient pour sa sûreté, mais rien ne put ébranler sa résolution. Il remettait sa cause à Dieu. « Si ma mort », disait-il « peut glorifier son nom, qu’Il veuille la hâter, et m’accorder la grâce d’endurer avec courage tout le mal qui peut m’arriver. Mais s’il vaut mieux pour moi que je revienne vers vous, alors supplions Dieu que ce soit sans aucun mal, je veux dire sans que sa vérité ait souffert, de sorte que nous soyons désormais capables d’arriver à une plus pure connaissance de la vérité, pour détruire les doctrines de l’Antichrist et laisser un bon exemple à nos frères ».
Le sauf-conduit de l’empereur était ainsi conçu : « À tous les princes séculiers et ecclésiastiques… et à tous nos sujets… Nous vous recommandons avec une entière affection, à tous en général et à chacun en particulier, l’honorable maître Jean Huss, bachelier en théologie, maître ès arts, porteur de ces présentes, se rendant au concile de Constance et que nous avons pris sous notre protection et sauvegarde ». Huss avait de plus une déclaration d’orthodoxie signée par le nouvel archevêque de Prague, et une recommandation du roi.
Le 11 octobre 1414, Huss quitta Prague ; le roi lui avait donné pour l’accompagner les chevaliers Wenzel de Duba et Jean de Chlum. Partout, dans le cours de son voyage, qui dura plusieurs jours, on lui témoigna un grand intérêt ; les foules accouraient sur son passage pour le voir, et il en profitait pour rendre raison de l’espérance qui était en lui et pour annoncer ce que l’Écriture lui avait enseigné. Le 3 novembre, il entra dans Constance. L’empereur n’y était pas encore, mais le pape Jean XXIII s’y trouvait déjà, et Huss lui fit connaître son arrivée. Durant quatre semaines on le laissa tranquille, mais ses ennemis personnels, Paletz avec eux, étant arrivés, ils mirent tout en œuvre contre lui.
Le 28 novembre, Huss était dans son logement avec le chevalier de Chlum, lorsqu’on annonça des visiteurs. C’étaient les évêques d’Augsbourg et de Trente avec deux autres. Ils venaient l’assigner à paraître devant le pape. Huss protesta ; c’était dans le concile qu’il voulait être entendu. Le chevalier de Chlum protesta aussi, mais les évêques lui donnèrent l’assurance que l’on n’avait aucune mauvaise intention contre Huss. Ils partirent donc. Au bas de l’escalier, ils rencontrèrent la maîtresse de la maison qui prit congé de Huss avec larmes. Il lui donna sa bénédiction.
Arrivé devant le pape, ses ennemis produisirent contre lui une longue liste d’accusations. Ils se réjouissaient de l’avoir entre leurs mains et disaient ouvertement : « Maintenant que nous te tenons, nous ne te lâcherons pas jusqu’à ce que tu aies payé le dernier quadrant ». Des soldats avaient été placés dans les rues adjacentes pour prévenir tout trouble. Vers le soir on ordonna à de Chlum de se retirer ; Huss devait rester. Le chevalier vit alors le piège qu’on leur avait tendu et, rempli d’indignation, il se rendit auprès du pape et lui reprocha sa trahison. Le pape déclara que ce n’était pas de son fait, mais de celui des cardinaux. Ce pouvait être vrai, car il était à leur merci. Huss refusant de se rétracter, fut mis en prison sous la garde du greffier de la cathédrale, et, huit jours après, il fut transféré dans la prison du couvent des dominicains, au bord du Rhin.
Le chevalier de Chlum se hâta d’informer l’empereur de la violation de son sauf-conduit. Dans toute la Bohême l’indignation fut grande, et les seigneurs de ce pays demandèrent à Sigismond qu’il fît mettre Huss en liberté. L’empereur, au premier moment, fut rempli de colère et donna l’ordre de relâcher le prisonnier, menaçant de briser les portes de la prison si on ne le faisait pas. Mais lorsqu’il fut arrivé à Constance, les prêtres lui persuadèrent que l’on n’était pas tenu de garder la foi à des hérétiques, et Huss resta en prison. Rien ne peut excuser le manque de foi de l’empereur, mais combien plus grand est le crime du pape, et des princes de l’Église qui, pour ne pas laisser échapper leur proie, l’ont poussé à ce parjure !
Avant de juger Huss, le concile avait à s’occuper de mettre fin au schisme. Dès la première séance, il fut décidé que les trois papes rivaux devaient renoncer à leur dignité avant que l’on pût nommer un nouveau chef suprême de l’Église. Jean XXIII, seul des trois présents au concile, promit, pour l’amour de la paix dans l’Église, d’abdiquer publiquement le lendemain. Mais qu’étaient les promesses, l’honneur et la conscience pour un tel homme ! Aidé par quelques amis, il s’enfuit de Constance sous un déguisement, afin que son absence empêchât le concile de prendre aucune décision. L’empereur, irrité, le fit poursuivre. Jean fut saisi à Fribourg, ramené à Constance, et forcé de déposer les insignes de son pouvoir spirituel, le sceau et l’anneau du pêcheur. L’archevêque de Salisbury déclara qu’un pape qui, comme Jean, s’était souillé de crimes de toutes sortes, méritait d’être brûlé. On l’enferma dans le château de Gottleben, le même où Jean Huss était tenu dans une étroite captivité. L’ex-pape resta là durant quatre ans jusqu’à la fin du concile. Après qu’il se fut humilié devant le pape régnant, il fut mis en liberté et élevé au cardinalat. On n’usa pas d’une telle douceur envers l’intègre et innocent réformateur, comme nous le verrons.
À propos de la condamnation du pape, Huss écrivait à un ami : « Quand l’hiver viendra, ils sauront ce qu’ils ont fait en été. Considérez qu’ils ont jugé leur chef, le pape, comme digne de mort à cause de ses horribles forfaits. Répondez à cela, vous docteurs qui prêchez que le pape est un Dieu sur la terre ; qu’il peut vendre et gaspiller les choses saintes comme il lui plaît ; qu’il est la tête de tout le corps de l’Église ; qu’il est le cœur de l’Église et la gouverne spirituellement ; qu’il est la source jaillissante de toute vertu et de toute bonté ; qu’il est le soleil de l’Église et le sûr refuge pour tout chrétien. Oui, contemplez maintenant cette tête pour ainsi dire séparée par l’épée, ses péchés manifestés, cette source inépuisable tarie, ce divin soleil obscurci, ce cœur arraché et flétri par la réprobation, de sorte que nul ne peut y chercher un refuge ». La condamnation de Jean XXIII était en effet la justification de tout ce que Huss avait dit contre la puissance de Rome.
Quant au réformateur, bien qu’il sentît ce qu’avait de honteux le manque de foi de l’empereur, sa confiance ne reposait pas sur ce sauf-conduit. « Je me confie entièrement », écrivait-il, « dans le Dieu tout-puissant, mon Sauveur. Il m’accordera son Esprit pour me fortifier dans sa vérité, de sorte que je puisse faire face avec courage aux tentations, à la prison, et, s’il le faut, à une mort cruelle ».
Le cachot dans lequel Huss avait été enfermé était près de l’égout du couvent, de sorte qu’un air pestilentiel le remplissait. Le prisonnier tomba dangereusement malade. Le pape lui envoya son propre médecin, car, ainsi que le disait quelqu’un, « on ne désirait pas qu’il mourût de mort naturelle ». Par l’intercession de ses amis, il fut transféré dans une prison plus saine du couvent des franciscains, et quelques jours après au château de Gottleben, où il fut enchaîné, les mains attachées la nuit par un cadenas au mur contre lequel était appuyé son lit. Là il attendit le moment d’être appelé devant le concile.
Le concile était bien résolu à mettre Huss hors d’état de propager ses enseignements, et il aurait voulu éviter le bruit d’un interrogatoire public. Différents passages que l’on avait tirés de ses écrits, étaient jugés suffisants pour passer outre à sa condamnation. D’un autre côté, plusieurs personnes venaient visiter le prisonnier dans sa cellule solitaire et le pressaient de reconnaître et d’abjurer ses erreurs. Sur son refus, il était souvent insulté et maltraité. Il protesta contre cette manière d’agir secrète et inquisitoriale, et insista pour être traduit devant le concile afin de pouvoir se défendre publiquement. Son fidèle ami, le chevalier de Chlum, se rendit, avec quelques autres gentilshommes de Bohême, auprès de l’empereur, et le pria de prendre lui-même l’affaire en main. Leur demande fut favorablement accueillie, et l’on fixa un jour pour la comparution de Huss. Le dessein des prêtres fut ainsi déjoué.
Le 5 juillet 1415, Huss fut amené devant le concile. Sauf deux ou trois gentilshommes de Bohême qui lui restaient fidèles, il était seul devant cette grande assemblée d’ecclésiastiques, de princes et de seigneurs. Son corps était affaibli par sa longue détention et la maladie dont il se remettait à peine, mais son esprit était fort dans le Seigneur ; il était prisonnier, mais libre dans son âme. Il se reconnut comme l’auteur des livres qui lui furent présentés. Puis on lut les passages incriminés qui devaient motiver sa condamnation. Les uns étaient des citations exactes de ses écrits, d’autres étaient dénaturées, il y en avait enfin d’entièrement fausses. Mais dès qu’il eut commencé à défendre ses doctrines en se fondant sur l’autorité des Écritures et sur le témoignage des Pères de l’Église, sa voix fut couverte par des cris violents et tumultueux. Le bruit et l’agitation devinrent tels que le concile se vit obligé d’ajourner la séance.
Deux jours après, les débats continuèrent. L’empereur était présent pour maintenir l’ordre. Une éclipse de soleil presque totale remplit de terreur l’assemblée et les habitants de la ville. Une obscurité à peu près complète couvrait la cité, le lac et les campagnes environnantes. On pensait que le jour du jugement était arrivé. Enfin la lumière reparut graduellement et Huss fut introduit. Ses accusateurs étaient là aussi nombreux, mais plus calmes. Le concile avait préparé une formule d’abjuration qu’il fut invité à signer. Huss répondit avec une dignité tranquille : « Je ne rétracterai rien de ce que j’ai dit ou écrit, à moins que l’on ne me prouve que mes paroles sont en opposition avec la Parole de Dieu ». Et comme on l’accusait d’avoir soutenu et répandu les enseignements de Wiclef, il convint d’avoir dit : « Wiclef était un vrai croyant ; son âme est maintenant dans le ciel, et je ne puis souhaiter pour la mienne une plus grande sécurité que celle que Wiclef possédait ». Les moqueries et les rires accueillirent cette confession simple et sincère. Après plusieurs heures de discussion, Huss fut reconduit dans sa prison, et les membres du concile se dispersèrent pour se reposer dans les jouissances et les plaisirs que la ville leur offrait.
Le jour suivant, Huss comparut pour la troisième fois. On lui lut trente-neuf articles renfermant les erreurs qu’on l’accusait d’avoir enseignées dans ses écrits, ses prédications et ses conversations privées.
Comme la plupart des réformateurs, Huss insistait surtout sur la doctrine du salut par la foi, sans les œuvres. En outre il affirmait que personne, de quelque charge ou dignité qu’il fût revêtu, fût-il pape ou cardinal, ne pouvait être un membre de la vraie Église de Christ, s’il menait une vie profane. « La vraie foi à la Parole de Dieu », disait-il, « est le fondement de toutes les vertus ». À l’appui de ses assertions, il en appelait au nom vénéré d’Augustin. Celui-ci soutenait que la possession des vertus apostoliques donnait seule à un pape ou à des prélats un droit à la succession apostolique. « Le pape », disait-il, « qui n’imite pas Pierre dans sa vie, n’est pas un représentant de Christ, mais un précurseur de l’Antichrist ». Là-dessus Huss citait ce passage de saint Bernard : « Un esclave de l’avarice n’est pas un successeur de saint Pierre, mais de Judas Iscariote ». Devant ces citations le concile se trouvait très embarrassé, personne n’osant contredire des déclarations de docteurs aussi respectés.
Ainsi il y avait deux chefs principaux d’accusation contre Huss : il mettait en question la doctrine de l’Église romaine, et il condamnait le faux système de la papauté. Mais son affirmation hardie que nulle dignité royale ou sacerdotale n’avait de valeur devant Dieu, si ceux qui la possédaient vivaient dans des péchés mortels, fut surtout ce qui semble avoir emporté sa condamnation. Le cardinal de Cambrai ayant taxé d’impiété cette déclaration, Huss affirma encore plus fortement qu’un roi qui vit en état de péché mortel, n’est pas un roi devant Dieu… L’empereur indigné s’écria : « Jamais il n’y eut sur la terre un hérétique plus dangereux », à quoi le cardinal de Cambrai ajouta : « Comment ! il ne te suffit pas d’abaisser la puissance spirituelle, tu veux aussi précipiter les rois de leur trône ! » « Un homme », avança un autre cardinal, « peut être un vrai pape, un vrai prélat, ou un vrai roi, alors même qu’il ne serait pas un vrai chrétien ». — « Pourquoi donc », répondit Huss sans être effrayé, « avez-vous dépouillé Jean XXIII de sa dignité ? » — « À cause de ses iniquités manifestes », répartit l’empereur.
Les débats continuèrent. On pressa Huss de toutes manières de rétracter ses erreurs et de reconnaître que les accusations portées contre lui étaient bien fondées. On lui demanda de se soumettre implicitement aux décisions du concile. Mais ni promesses, ni menaces n’eurent d’effet sur lui. « Abjurer », dit-il, « signifie reconnaître et abandonner une erreur que l’on aurait tenue. Or quant aux opinions et aux doctrines que l’on m’attribue faussement, je ne puis naturellement pas les rétracter ; quant à celles que je reconnais et soutiens, je suis prêt, et de tout mon cœur, à les abandonner dès que le concile m’en aura enseigné de meilleures ». La réponse fut : « Ce n’est point l’affaire du concile d’enseigner, mais de conclure, et d’attendre de toi l’obéissance pure et simple à sa décision. Si tu refuses, les peines résultant de ton obstination te seront appliquées ». Et là-dessus ceux qui auraient dû être de débonnaires pasteurs du troupeau de Christ exigèrent hautement et unanimement, ou une rétractation complète, ou la mort sur le bûcher. L’empereur, à qui sa conscience pouvait bien lui reprocher son manque de foi, eut, dit-on, un entretien particulier avec Huss ; les plus habiles et les plus savants docteurs en philosophie et en théologie s’efforcèrent de l’ébranler et de l’amener à céder. Tout fut inutile ; Huss, avec modestie et fermeté, répliqua qu’il ne pouvait rétracter aucune de ses doctrines, à moins qu’on ne lui en eût montré la fausseté par l’Écriture. On le ramena dans sa prison. Son fidèle ami, le chevalier de Chlum, l’y suivit afin de le consoler par des paroles de sympathie. « Quel rafraîchissement », dit Huss une fois, « de voir ce vrai gentilhomme n’estimer pas au-dessous de sa dignité d’étendre sa main vers un pauvre hérétique dans les fers, et qui est abandonné de tout le monde ! »
C’est à ce véritable ami que Huss dans son cachot racontait un songe qu’il avait eu. Une nuit, il crut voir le pape et les évêques effacer les images de Jésus Christ qu’il avait fait peindre sur les murs de la chapelle de Bethléem. Ce songe l’afflige, mais le lendemain il voit plusieurs peintres occupés à rétablir les images en plus grand nombre et avec plus d’éclat. Ce travail achevé, les peintres, entourés d’un grand peuple, s’écrient : « Que maintenant viennent papes et évêques, ils ne les effaceront plus jamais ». — « Et plusieurs peuples se réjouissaient dans Bethléem, et moi avec eux », ajoutait Huss. — « Occupez-vous de votre défense plutôt que de rêves », lui dit le chevalier de Chlum. — « Je ne suis point un rêveur », répondit Huss, « mais je tiens pour certain que l’image de Christ ne sera jamais effacée. Ils ont voulu la détruire ; mais elle sera peinte de nouveau dans les cœurs par des prédicateurs qui vaudront mieux que moi ». Ainsi ce qui occupait par-dessus tout ce prisonnier pour la vérité, c’était Christ et son triomphe. Dieu lui donnait la sainte confiance que les ennemis de Christ ne prévaudraient pas contre Lui.
Lorsqu’on eut emmené Huss, l’empereur se leva et dit : « J’ai entendu les accusations portées contre Huss. Il en a reconnu quelques-unes comme vraies ; d’autres ont été soutenues contre lui par des témoins dignes de foi. Pour les unes comme pour les autres, il mérite la mort. S’il n’abjure pas toutes ses erreurs, il doit être brûlé. Il faut que le mal soit extirpé radicalement. S’il se trouve à Constance quelques-uns de ses partisans, on doit sévir contre eux avec la plus extrême rigueur, et avant tout contre son disciple, Jérôme de Prague ». Ce jugement impérial ayant été rapporté au martyr, il dit simplement. « J’avais été averti de ne pas me fier à son sauf-conduit. Je me suis fait une grande et douloureuse illusion ; il m’a même jugé avant mes ennemis ».
Après cette scène, Huss fut laissé en prison durant un mois. De nouveaux efforts furent faits, même par des personnes du plus haut rang, pour l’engager à se rétracter. On espérait que cette pression incessante jointe à la faiblesse croissante de son corps, finirait par vaincre ce que l’on nommait son opiniâtreté. Ce fut en vain. Celui qui l’avait rendu capable de rendre sans trembler témoignage pour Christ devant ses ennemis, le fortifia aussi contre ces derniers assauts de Satan. Il resta inébranlable, cependant toujours prêt, disait-il, à abandonner toute doctrine qui lui serait démontrée fausse d’après les Écritures.
Jean Huss, sa condamnation et sa mort
L’empereur Sigismond avait donné son avis, le concile n’avait plus qu’à confirmer la condamnation de Huss. Il se réunit le 6 juillet 1415 dans la cathédrale. Comme hérétique, le prisonnier dut rester dehors pendant la célébration de la grand-messe. Ensuite l’archevêque de Lodi prêcha sur ce texte : « Afin que le corps du péché fût annulé » (Romains 6:6). Évidemment il entendait par là que l’hérétique devait être brûlé. Cette perversion du sens de la Parole de Dieu répondait bien au dessein du concile. La prédication de l’archevêque ne renfermait autre chose que de violentes sorties contre toutes les hérésies et les erreurs jugées telles par l’Église romaine. Il dirigea surtout ses coups contre Huss qu’il montra comme un hérétique aussi dangereux qu’Arius, et comme un faux docteur pire que Sabellius. Il termina par des louanges à l’adresse de l’empereur. « C’est ta charge glorieuse », lui dit-il entre autres, « de punir l’hérésie et de mettre fin aux schismes, et avant tout de châtier cet hérétique obstiné », et il indiquait Huss qui, à genoux, priait avec ferveur.
On lut contre lui environ trente chefs d’accusation. Huss tenta à plusieurs reprises de parler pour sa défense, mais on ne le lui permit pas. La sentence fut prononcée à peu près en ces termes : « Comme Jean Huss, durant de longues années, a perverti le peuple en répandant des doctrines notoirement hérétiques et comme telles condamnées par l’Église, en particulier les doctrines de Wiclef, et qu’ainsi il a donné lieu à un scandale public ; comme il a avec opiniâtreté foulé aux pieds les clés (le pouvoir) de l’Église ainsi que les peines ecclésiastiques (*), et que, méprisant les juges ordinaires de la terre, il en a appelé à Jésus Christ comme Juge souverain, appel qui est insultant pour l’autorité spirituelle et tend à la faire mépriser ; comme de plus il a persisté dans ses erreurs jusqu’au dernier moment, et les a maintenues devant le concile ; en raison de cela nous décidons que, comme un hérétique obstiné et incorrigible, il soit dépouillé de ses saintes dignités (**) et en soit déclaré indigne ».
(*) L’interdit qui avait été prononcé, et malgré lequel Huss avait continué à prêcher.
(**) De son caractère de prêtre.
Après la lecture de ce jugement, Huss commença à prier à haute voix pour ses ennemis, ce qui fut accueilli par un rire moqueur de la part de quelques membres du concile. Mais Huss élevant ses mains en haut, s’écria : « Vois, ô Sauveur miséricordieux, comment ce concile juge comme erreur ce que Tu as enseigné et pratiqué. Toi, Jésus, accablé par tes ennemis, tu as remis à ton Dieu et Père ce qui te concernait. Tu nous as ainsi laissé ton exemple, afin qu’opprimés aussi, nous ayons notre recours au jugement de Dieu ». Il déclara encore une fois solennellement qu’il n’avait conscience d’aucune hérésie, et ne pouvait abjurer ce qu’il n’avait pas enseigné. Puis jetant un regard perçant sur Sigismond, il ajouta : « Je suis venu dans ce concile en me confiant au sauf-conduit de l’empereur ». Sigismond baissa les yeux, confus au souvenir de son manque de foi.
La veille du jour fixé pour l’exécution du saint martyr, il reçut la dernière visite de son fidèle ami, le chevalier de Chlum. « Mon cher maître », lui dit celui-ci, « je suis un homme ignorant et, par conséquent, absolument impropre à donner un conseil à un homme aussi éclairé que vous. Malgré cela, je vous prie instamment que si dans votre for intérieur vous avez conscience de quelqu’une des erreurs dont on vous accuse, vous n’ayez pas honte de la rétracter et de l’abandonner. Mais si vous êtes persuadé de votre innocence, je suis si éloigné de vous conseiller de dire quelque chose contre votre conscience, que je vous exhorterai plutôt à souffrir toute espèce de torture plutôt que de rétracter ce que vous tenez pour vrai ». Huss, profondément touché, répondit avec larmes. « Dieu m’est témoin que j’ai toujours été et que je suis encore prêt à rétracter de tout mon cœur et avec serment quelque erreur que ce soit qui m’aura été montrée telle par les Écritures ».
Selon le jugement du concile, Huss fut dégradé de son caractère de prêtre. L’archevêque de Milan assisté de six évêques procéda à cette triste cérémonie. Huss fut revêtu des vêtements sacerdotaux, on plaça dans sa main le calice ou coupe de la Cène, et il fut conduit devant le maître-autel comme pour célébrer la messe. Il se laissa faire tranquillement et fit seulement la remarque que « son Sauveur aussi avait été livré aux moqueries revêtu d’un habit royal ». On lui ôta le calice des mains, on le dépouilla des vêtements consacrés, et on effaça de sa tête les traces de la tonsure. En lui retirant le calice, les prêtres dirent : « Ô Judas maudit, qui as abandonné le conseil de paix et as pris part à celui des Juifs, nous te retirons le saint calice rempli du sang de Jésus Christ ». — « Je me confie », répondit Huss, « en la miséricorde de Dieu, et je boirai de sa coupe aujourd’hui dans son royaume ». — « Nous livrons ton âme aux diables de l’enfer », s’écrièrent les évêques. — « Mais moi », dit le martyr, « je remets mon esprit entre Tes mains, Seigneur Jésus Christ ; je Te recommande mon âme que Tu as sauvée ».
Rome repousse l’accusation de verser le sang. Le concile déclara donc que l’hérétique Huss était retranché du corps de l’Église et placé hors de son domaine, et elle le livra comme laïque au jugement du pouvoir séculier. C’était la sentence de mort. L’empereur ordonna l’immédiate exécution du condamné. L’électeur Louis de Bavière, maréchal de l’empire, accompagné de huit cents chevaliers et d’une grande foule de peuple, conduisit Huss au lieu du supplice dans une prairie hors de la ville. Le cortège s’arrêta un instant devant le palais épiscopal. Là on brûla une quantité des livres du réformateur. Huss sourit à la vue de cet acte de mesquine vengeance. Il essaya de dire quelques mots à la garde impériale et au peuple, mais l’électeur ne le permit pas, et donna l’ordre de continuer la marche. Rien ne pouvait troubler la paix du courageux témoin de la vérité : Dieu était avec lui. En s’avançant vers le lieu où le bûcher se dressait, il chantait à haute voix des Psaumes et priait avec tant de ferveur que le peuple disait : « Nous ne savons pas ce que cet homme a fait, mais nous l’entendons adresser à Dieu des prières magnifiques ».
Arrivé près du bûcher, Huss s’agenouilla, pria pour que Dieu pardonnât à ses ennemis, et recommanda son âme à Christ. Le poteau où il fut attaché était planté profondément en terre. Des piles de fagots furent entassés sous ses pieds. On l’attacha fortement au poteau, puis on empila autour de lui du bois jusqu’à son menton. Avant de donner l’ordre d’allumer le feu, le maréchal de l’empire lui demanda si, dans ce dernier moment, il ne voulait pas abjurer ses erreurs et sauver son âme et sa vie. « Quelles erreurs ? » répondit Huss. « Je ne me sens coupable d’aucune. J’appelle Dieu à témoin que tout ce que j’ai écrit et prêché l’a été en vue de sauver les âmes du péché et de la perdition ; et ce que j’ai écrit et prêché, je le scelle aujourd’hui volontiers de mon sang ».
Le feu fut mis au bûcher, et comme les flammes l’entouraient, Huss commença à chanter à haute voix : « Jésus, fils de David, aie pitié de moi ! » Ses souffrances furent de courte durée. Comme d’une voix affaiblie il répétait pour la troisième fois ces paroles, l’épaisse fumée et la flamme poussées par le vent contre son visage, l’étouffèrent avant que son corps fut consumé. Jésus avait eu pitié de lui, et son esprit bienheureux était allé près de son Sauveur dont il avait été un fidèle témoin. On alluma le bûcher une seconde et une troisième fois, afin qu’il ne restât que des cendres de sa personne et de ses vêtements, et ses cendres mêmes, recueillies avec la terre sur laquelle elles étaient répandues, furent jetées dans le Rhin.
Un écrivain dit : « Huss semble avoir pénétré plus avant que ses devanciers dans l’essence de la vérité chrétienne. Il demandait à Christ de lui faire la grâce de ne se glorifier que dans la croix et dans l’opprobre inappréciable de ses souffrances. Il fut, si l’on peut ainsi dire, le Jean-Baptiste de la Réformation. Les flammes de son bûcher allumèrent dans l’Église un feu qui répandit au milieu des ténèbres un éclat immense, et dont les lueurs ne devaient pas si promptement s’éteindre ».