AMBROISE, Évêque de Milan



L’Église devenait toujours plus un grand corps de professants d’où la vie se retirait et était remplacée par des formes religieuses. De nombreuses superstitions s’y introduisaient aussi. Elle était ainsi semblable à la grande maison remplie de vases à déshonneur de 2 Timothée 2:20, et au grand arbre qui étend au loin ses rameaux et a une belle apparence, mais qui abrite une foule de mauvaises choses de Matthieu 13:31-32.

 À l’époque à laquelle nous sommes parvenus, c’est-à-dire à la dernière moitié du quatrième siècle et au commencement du cinquième, les empereurs d’Orient et d’Occident professaient le christianisme. Avaient-ils vraiment la vie de Dieu provenant de la foi du cœur, et sans laquelle on n’est chrétien que de nom ? Dieu seul le sait. Les actes de persécution et de cruauté par lesquels plusieurs se signalèrent, permettent d’en douter pour ceux-ci. D’un autre côté, et surtout en Orient, ils donnaient le spectacle d’une mollesse de mœurs et d’un luxe qui ne s’accordaient guère avec le renoncement à soi-même et au monde, qui caractérise le vrai chrétien.

 Ils prétendaient être les chefs de l’Église qu’ils protégeaient, et ainsi se mêlaient de décider dans les discussions théologiques qui se multipliaient sans fin. Tantôt l’un soutenait la foi orthodoxe du concile de Nicée et persécutait les Ariens ; bientôt après un autre empereur, gagné à la doctrine d’Arius, sévissait contre les orthodoxes.

Si nous considérons d’autre part le clergé, et particulièrement ceux de ses membres qui occupaient les hautes charges d’évêques dans les grandes villes, leur importance, leur autorité et surtout leur ambition, allaient en croissant. Ils devenaient toujours plus les dominateurs des troupeaux, contrairement à l’enseignement de l’apôtre Pierre (1 Pierre 5:1-4), et tendaient à faire prévaloir leur autorité même sur celle des rois. En même temps, suivant ce que rapportent des écrivains païens et chrétiens, beaucoup des membres du clergé se distinguaient par une vie qui n’était en rien conforme aux enseignements de la Parole de Dieu, recherchant les richesses, le luxe et les jouissances de la chair. Si ceux qui étaient à la tête donnaient de tels exemples, que devaient être les simples chrétiens ?

Il est vrai que les empereurs cherchèrent à faire disparaître entièrement de l’empire les restes de l’idolâtrie. Mais quels moyens employèrent-ils ? La violence et la persécution, détruisant les temples et obligeant de force des populations entières à recevoir le baptême. Les évêques même, en certains endroits, encourageaient ou laissaient faire ceux qui maltraitaient et même tuaient les païens qui refusaient de se convertir ou plutôt d’être baptisés.

C’est ainsi qu’à Alexandrie, une jeune fille aimable et savante, nommée Hypathie, qui enseignait dans l’école de cette ville, fut saisie et entraînée par la populace chrétienne dans une église, et massacrée de la manière la plus barbare. L’évêque laissa s’accomplir ce meurtre sans intervenir, comme il l’aurait dû.

Nous pouvons nous demander : Où était alors la vie de Christ ? N’y avait-il donc pas des âmes vraiment au Seigneur dans ce triste état de choses ? Oui ; nous pouvons être sûrs que Dieu avait de ses élus, comme il en eut toujours, même dans les jours plus sombres encore qui suivirent les temps dont nous parlons. Il y avait certainement des âmes dont l’histoire ne nous est pas rapportée, mais que Dieu connaît et qui aimaient Jésus, bien que peut-être au milieu de beaucoup d’ignorance. Il en est d’elles comme des 7000 hommes au temps d’Élie (1 Rois 19:18).

Nous transcrirons ici quelques pages qui se rapportent à ce sujet.

« Le Nouveau Testament nous enseigne qu’il n’y eut jamais et qu’il ne pourra y avoir qu’une seule Église de Dieu. Quels que soient les noms donnés par les hommes à différentes sectes ou partis, il ne peut exister qu’une seule et unique Église qui est le corps de Christ et la maison du Dieu vivant (Colossiens 1:18 ; Éphésiens 1:22 ; 4:4 ; 1 Timothée 3:15).

 Cette seule vraie Église est, était et sera toujours composée de ceux — et ceux-là seulement — qui, ayant cru en Jésus, et ayant reçu le pardon des péchés et la vie éternelle, sont ainsi devenus des pierres vivantes dans la structure du seul temple, et des membres vivants du seul Christ, unis à Lui par l’Esprit Saint envoyé du ciel (1 Pierre 2:3-7 ; 1 Corinthiens 12:12-13 ; Éphésiens 1:13 ; 2:20-22).

 Si donc nous désirons retracer l’histoire de cette Église à travers la confusion, la ruine et les égarements des siècles passés, nous ne devons pas suivre seulement le fil historique de cette chose extérieure qui s’appelle l’Église.

En fait, l’histoire de la vraie et vivante Église n’a pas été et ne peut pas être écrite dans son ensemble. De même qu’on ne saurait écrire l’histoire de ceux qui en Israël n’avaient pas fléchi les genoux devant Baal, ainsi nous ne pourrions suivre tout le cours de ce fleuve d’eau vive — la grâce agissant dans les croyants, membres de la vraie Église — qui a coulé dans les lieux cachés, ignoré des hommes.

Mais, maintenant comme alors, dans une secte ou dans une autre, une éclaircie se fait, l’eau pure apparaît et nous montre l’existence permanente de ce fleuve de grâce et de vie. Et nous voyons alors, autour de ces endroits, les lieux desséchés se couvrir de verdure et devenir fertiles, et des fruits se produire. Ici et là, on recueille des paroles et des chants révélant des âmes passées de la mort à la vie, et de la puissance de Satan à Dieu ».

Nous aimerions savoir quelque chose de la vie de ceux qui alors vivaient pour Christ, séparés d’un monde méchant. Nous en connaissons très peu de chose, mais la vie de quelques hommes qui ont occupé une haute place dans l’Église, nous a été conservée, et nous voyons en eux des chrétiens fidèles et dévoués, bien qu’ayant souvent des idées erronées. Ils combattaient avec énergie contre le mal moral qui envahissait l’Église, et sans doute leur influence s’est exercée salutairement sur plusieurs de ceux qui étaient commis à leurs soins. Nous pouvons espérer que, parmi les empereurs romains même, il y en eut qui eurent une vraie crainte de Dieu.

Ambroise, évêque de Milan, fut un de ces fidèles serviteurs de Dieu parmi le clergé. Il naquit à Trèves de parents romains, en l’an 340. Son père, qui était gouverneur des Gaules, le destinait au barreau. Venu à Rome, il s’y distingua par ses talents, et fut nommé en 370 gouverneur de la province de Ligurie, dans l’Italie du nord, À cette époque de sa vie, Ambroise n’était encore que catéchumène et n’avait pas été baptisé. Comme tout nous montre en lui un homme sérieux, nous avons tout lieu de croire que ce ne fut pas à la légère qu’il prit cette place de catéchumène, et qu’il s’était enquis avec soin des vérités du christianisme. Il nous rappelle ce gouverneur romain du temps de Paul, un « homme intelligent », qui avait désiré « entendre la Parole de Dieu », et qui fut « saisi par la doctrine du Seigneur » (voir Actes 13).

On peut se demander pourquoi Ambroise ne s’était pas fait baptiser, s’il croyait au Seigneur Jésus. Il faut nous rappeler que l’on s’était beaucoup écarté de la simplicité des Écritures. On exigeait des catéchumènes une longue instruction qui durait au moins trois ans avant qu’ils pussent recevoir le baptême, tandis que, dans les Actes, nous voyons que ceux qui avaient cru, étaient aussitôt baptisés (Actes 2:41 ; 8:12, 36, 38 ; 16:31-33).

Pendant qu’Ambroise était gouverneur de la Ligurie et qu’il résidait à Milan, l’évêque de cette ville vint à mourir, et il fallait lui nommer un successeur. C’était la multitude dans l’Église qui faisait ce choix, chose dont nous ne voyons aucune trace dans le Nouveau Testament. Or la querelle entre les Ariens et les orthodoxes, c’est-à-dire ceux qui soutenaient l’éternelle divinité du Fils, se poursuivait avec passion. Sans doute ceux-ci avaient raison de maintenir cette vérité que la parole de Dieu proclame si clairement et qui est si importante, car sans elle il n’y a pas d’expiation de nos péchés. Mais un grand nombre des orthodoxes apportaient dans leurs discussions un esprit charnel et violent, ce en quoi ils étaient suivis par les Ariens. Ces luttes entre les deux partis, qui dégénéraient parfois en conflits sanglants, avaient lieu souvent lors de la nomination des évêques, chaque parti voulant faire prévaloir son candidat. C’est ce qui arriva à Milan. Mais n’est-ce pas une chose profondément triste de voir de telles choses se passer dans l’Église de Dieu ? Les chrétiens ne devraient-ils pas en tout se montrer pleins de douceur et de support ? Nous savons bien que l’erreur des Ariens était mortelle pour l’âme, mais le vrai chrétien ne doit jamais employer d’autres armes que la Parole de Dieu et la prière, et il doit s’attendre à Dieu.

Ambroise avait consenti à être évêque, mais comment le consacrer, lui qui n’avait pas même été baptisé, et qui, par conséquent, extérieurement du moins, n’était pas chrétien ? Il fut donc d’abord baptisé ; puis comme on ne pouvait pas être évêque sans avoir été prêtre, ni prêtre sans avoir été diacre et sous-diacre, on le fit passer rapidement par ces différents degrés, et, au bout de huit jours, il fut établi évêque de Milan.

Cela ne nous semble-t-il pas étrange ? Où voyons-nous chose semblable dans l’Écriture ? Paul écrivait à Timothée relativement à l’évêque ou surveillant : « Qu’il ne soit pas nouvellement converti » (1 Timothée 3:6). Et, dans le cas d’Ambroise, il n’est pas même question de conversion !

Quoi qu’il en soit, Ambroise prit au sérieux la tâche qu’il acceptait et qui exigeait beaucoup de dévouement et de sagesse, en même temps que d’énergie. Malgré bien des choses que l’Écriture ne justifie pas et qu’il crut devoir faire, on peut dire que, dans l’état où était la société de ce temps-là, Dieu se servit de lui pour faire du bien, car il était un homme droit et qui ne transigeait pas avec le mal.

Nous voyons donc que sa vie était bien remplie. Sa charité était inépuisable. Pour racheter les chrétiens que les Barbares avaient fait prisonniers, il se privait du nécessaire et faisait tous ses efforts pour se procurer l’argent qu’il fallait afin d’en délivrer le plus grand nombre possible.

Il se montrait aussi très énergique pour maintenir la foi à la divinité du Sauveur. L’impératrice d’Occident, Justine, qui était arienne, voulait le forcer à céder aux Ariens une église près de Milan. Ambroise refusa en disant : « Prenez ce que je possède, jetez-moi en prison ou livrez-moi à la mort, mais les choses de Dieu ne sont pas soumises au pouvoir impérial ». Des soldats furent envoyés une fois pour le conduire en exil ; il se réfugia dans la basilique, et la foule des chrétiens réunie autour de lui, passa la nuit en chantant de beaux cantiques qu’il avait composés, tandis que lui les exhortait. Les soldats n’osèrent l’arracher de son asile. Cette fermeté pour soutenir la gloire du Seigneur Jésus, le Fils éternel de Dieu, est un exemple que nous avons à suivre. Nous ne sommes pas exposés à une persécution ouverte de la part de ceux qui ne croient pas, mais à leurs raisonnements subtils. Restons attachés de cœur à Celui qui est « le Dieu véritable et la vie éternelle » (1 Jean 5:20).

Avant de parler d’autres faits qui nous font connaître Ambroise, son caractère et son influence, nous dirons quelques mots de l’empereur d’Orient Théodose, dont il fut l’ami constant, bien qu’il ait dû plus d’une fois s’opposer à lui. Théodose était né en Espagne, en l’an 346, et fut associé à l’empire, en 379, par Gratien, fils de cette impératrice Justine que nous avons mentionnée plus haut. Plus tard, Théodose devint seul empereur. À cette époque, l’empire romain, la quatrième monarchie dont parle Daniel (Daniel 2:40-43 ; 7:7-8, 19-26), était menacé de toutes parts par les Barbares. Théodose, qui était un brave et habile général, sut les contenir autant par les armes que par sa prudence et sa générosité. À l’intérieur de l’empire, le paganisme n’avait pas encore perdu toute sa puissance et cherchait à relever la tête. Symmaque, préfet de Rome et orateur distingué, avait fait en faveur du paganisme un plaidoyer éloquent qu’Ambroise réfuta. D’un autre côté, les Ariens et d’autres sectes combattaient la saine doctrine relativement au Sauveur. Théodose semble avoir été un instrument dans la main de Dieu pour arrêter les Barbares, et donner quelque répit à cet empire romain si corrompu et qui avait versé le sang des saints (Daniel 7:21 ; Apocalypse 18:24 ; 17:6), et aussi pour détruire en grande partie les restes du paganisme et réprimer l’arianisme.

Théodose, tout en professant le christianisme, n’avait pas été baptisé. Mais étant tombé gravement malade, vers la fin de la première année de son règne, il demanda le baptême. Aussitôt après, il rendit un édit dans lequel il confessait sa foi et ordonnait que « toutes les nations qui étaient sous sa domination, s’attachassent fermement à la doctrine enseignée par Pierre aux Romains, et crussent à la divinité du Père, du Fils et du Saint Esprit, comme égaux en majesté, en formant une Trinité bénie ». Ceux qui contreviendraient, devaient, dit l’empereur, s’attendre à des peines sévères.

Cela ne nous rappelle-t-il pas l’édit du roi Nebucadnetsar rapporté en Daniel 3:29-30 ? Théodose avait bien raison de confesser sa foi, c’était un bel exemple, mais, comme chrétien, il aurait dû en savoir plus qu’un roi païen, et ne pas vouloir obliger ses sujets à croire comme lui, sous menace de peines temporelles.

Avec toutes ses nobles qualités, Théodose avait un caractère violent et se laissait aller à des accès de colère qui l’entraînaient dans des actes injustes et cruels, dont ensuite il se repentait amèrement, mais souvent aussi lorsqu’il était trop tard. C’est ce qui eut lieu dans l’occasion suivante. À Thessalonique, durant des jeux publics (*), le gouverneur avait refusé de mettre en liberté un cocher de cirque, aimé du public, mais coupable d’un crime affreux. Le peuple se souleva et tua le gouverneur et plusieurs de ses officiers. En apprenant cette nouvelle, l’empereur entra dans une colère terrible et ordonna un massacre général des habitants de Thessalonique. Ambroise intervint, et l’empereur promit de pardonner. Mais excité par ses conseillers et en particulier par Rufin, son premier ministre, qui fit ressortir la nécessité de châtier un si grand crime, Théodose revint de son premier mouvement de clémence, et le message de mort fut expédié. L’empereur ensuite, sans doute saisi de remords, voulut le révoquer, mais le second message arriva trop tard : 7000 personnes réunies dans le cirque avaient été massacrées par les soldats, sans distinction de rang, d’âge, ni de sexe.

(*) Malgré la profession chrétienne de la majorité de la population, les jeux et les représentations théâtrales, restes du paganisme, continuaient dans les villes de l’empire, et même les chrétiens étaient souvent passionnés pour ces fêtes. Les pasteurs fidèles et les âmes sérieuses les réprouvaient. Qu’est-ce à dire de nos jours ?

Ambroise apprit bientôt cette triste nouvelle. Saisi de douleur, il se retira à la campagne pour éviter la présence de l’empereur. Mais, en fidèle serviteur de Dieu, sans se préoccuper du rang du coupable, agissant, comme autrefois Nathan à l’égard du roi David, il écrivit à Théodose une lettre dans laquelle il plaçait devant lui la grandeur de sa faute, et lui déclarait qu’il ne pourrait plus être admis dans l’Église avant d’avoir donné des preuves d’une vraie repentance. L’empereur sentait vivement les reproches de l’évêque et ceux de sa conscience. Il se rendit cependant à Milan et voulut entrer dans l’église. Mais Ambroise l’arrêta sur le seuil et lui défendit d’aller plus avant, lui qui était souillé du sang innocent. Théodose protestait de sa contrition réelle, mais l’évêque lui dit qu’une faute publique devait être expiée publiquement. Et comme l’empereur invoquait l’exemple de David, Ambroise lui dit hardiment : « Tu as imité David dans son crime, imite-le aussi dans sa pénitence ». L’empereur se soumit à ce que l’évêque lui imposait. Durant huit mois, le puissant monarque, dépouillé de ses ornements impériaux, resta confondu avec la foule des pénitents à la porte de l’église, durant les services publics. Aux fêtes de Noël, il supplia l’évêque de le recevoir de nouveau dans la communion des fidèles, disant : « Le temple de Dieu, ouvert aux esclaves et aux mendiants, est fermé pour moi ! » Ambroise le reçut, à la condition que désormais il ne sanctionnerait un arrêt de mort que trente jours après la sentence. Utile restriction qui permettait à la colère de se calmer. L’empereur entra dans l’église, se dépouilla des insignes de son pouvoir, et, prosterné sur le sol nu, fit confession de son crime, en disant : « Mon âme est attachée à la poussière ; fais-moi vivre selon ta parole » (Psaume 119:25). Le peuple tout entier avec Ambroise mêlaient leurs larmes et leurs prières aux siennes (*). C’est un grand spectacle ; il nous rappelle que, devant Dieu, il n’y a point d’acception de personnes. Nous pouvons admirer l’humilité de ce grand empereur qui reconnaît les droits de Dieu, et y voir l’effet d’une conscience exercée et une vraie crainte de Dieu. Quant à Ambroise, nous voyons qu’il avait une vraie sollicitude pour l’empereur qu’il aimait, et un sentiment profond de ce qui est dû à Dieu. Il agissait avec la conscience sérieuse de son devoir, et pour le maintien de la justice. Plus tard, malheureusement, le pouvoir clérical a pris en main la conscience des princes pour exciter de mauvais sentiments, les engager dans des actes coupables, et ensuite tranquilliser leurs consciences.

Théodose mourut à Milan en l’an 395, et Ambroise le suivit deux ans plus tard, accomplissant jusqu’au bout les devoirs de sa charge.


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